vendredi 13 décembre 2019

Des biais motivationnels

Lorsqu’ils sont laissés libres d’agir à leur guise, les élèves sont en général bien plus enclins à bavarder, à échanger socialement et à se laisser distraire par leur environnement physique, qu’à s’investir spontanément dans des activités scolaires.


(Photographie : Robert Alan Clayton)


C’est tout le dilemme de l’enseignant qui est dès lors amené à contraindre pour motiver. Il doit faire usage de motivation extrinsèque pour s’assurer de l’engagement de ses élèves.

C’est une situation que David C. Geary explique très clairement à travers ses recherches dans le cadre de la psychologie évolutive de l’éducation.



Biais motivationnels et comportementaux des apprentissages primaires


Voir article : Distinction entre connaissances biologiques primaires et secondaires et implications pour l’enseignement !

Même s’ils représentent des difficultés et demandent des efforts, les apprentissages liés aux connaissances primaires se font facilement parce qu’ils bénéficient de biais motivationnels et comportementaux en leur faveur.

Ces biais incitent les enfants à s’engager spontanément dans des activités qu’ils initient eux-mêmes. C’est le cas des interactions sociales qui mènent au langage, ou de l’exploration de leur environnement qui leur permet de gagner en autonomie et d’accéder à des ressources.

De fait, des activités liées aux apprentissages primaires seront généralement considérées comme attrayantes. Un mécanisme de récompense intégré renforce les activités des enfants dans ces domaines naïfs ou populaires.

Ainsi, les enfants sont naturellement motivés pour certains thèmes appartenant à ces domaines populaires (naïfs) et sont systématiquement beaucoup moins attirés par d’autres appartenant à des domaines secondaires.



Voir article : l’apprentissage naturel : des connaissances primaires organisées au sein de domaines populaires

Les élèves en classe vont tendre naturellement à accorder plus d’attention les uns aux autres, car un biais motivationnel les y pousse, qu’aux travaux scolaires. Ces derniers correspondent à des apprentissages secondaires et ne bénéficient pas d’un effet motivationnel automatique et naturel.

L’intérêt de ces biais est facile à comprendre. Du point de vue de l’évolution, guidée par la sélection naturelle, les enfants ont tout intérêt à participer à ce type d’activités. La raison est qu’il faut de nombreuses années pour que les capacités primaires s’épanouissent pleinement (vie sociale et utilisation des ressources naturelles de l’environnement).

Ces biais motivationnels et la plasticité de ces capacités primaires, vont pousser à s’engager dans des activités qui les étoffent. Ces activités permettent d’adapter nos capacités primaires aux conditions locales (p. ex., la langue locale, la faune et la flore locale).

Les apprentissages primaires permettent l’émergence de certaines compétences tout en s’adaptant mieux aux nuances des contextes dans lesquels les enfants se trouvent. Le développement de ces compétences se fait dès lors avec peu ou pas d’instruction explicite ou d’effort mental.






Limites aux apprentissages primaires


Il existe cependant des situations dans lesquelles les réponses que l’on va apporter au départ de nos connaissances et compétences primaires ne vont plus suffire.

Nos heuristiques populaires conduisent souvent à des erreurs d’attribution qui représentent un coût. De même, les stratégies comportementales associées ne conduisent pas toujours au résultat souhaité. En matière d’évolution, cela peut constituer un désavantage.

Même en des temps anciens, préhistoriques, nos ancêtres se sont parfois retrouvés à faire face à de nouvelles situations, inédites ou rares, face auxquelles l’évolution n’avait pas associé d’adaptation. Les processus automatiques simplement liés à un apprentissage primaire ne pouvaient suffire.

Afin de survivre dans des circonstances sociales et écologiques en rapide évolution, les humains ont également développé une capacité systématique de résolution de problèmes.

Lorsque les heuristiques populaires n’apportent plus de réponses satisfaisantes, il faut les inhiber et aborder une résolution explicite et consciente des problèmes rencontrés. Ces capacités nous permettent de supprimer les tendances innées, d’apprendre et de résoudre les problèmes de manière plus systématique.

Cette capacité de résolution de problèmes, ainsi que les processus cognitifs automatiques, forme le noyau du cerveau humain. Le fait de faire face à des situations inédites n’est pas neuf pour l’espèce humaine.

Cependant, l’apparition d’une culture écrite a rendu ce genre de situation commun, systématique, complexe et très fréquent.



Culture de l’écrit et avènement de l’école


À la différence des cultures humaines ancestrales qui utilisaient la transmission orale, les cultures humaines modernes sont celles de l’écrit. L’établissement de l’écrit a rendu possible une accumulation rapide de connaissances à grande échelle au cours de ces derniers millénaires. Elle a permis l’explosion de toute une série de domaines de connaissances.

L’évolution n’a pas eu le temps de suivre ces profonds changements et de les inscrire dans notre ADN. Un fossé de plus en plus profond s’est creusé entre ce que les enfants apprennent facilement et ce dont ils ont besoin pour réussir comme adultes et s’insérer dans les sociétés humaines modernes.

Des connaissances secondaires biologiques, comme la lecture, l’écriture, l’arithmétique sont devenues importantes pour pouvoir fonctionner correctement dans notre société actuelle. Mais elles n’ont pas cette profonde histoire évolutionnaire, ne sont pas universelles, et sont l’objectif culturel de la scolarisation.

La scolarisation est une innovation culturelle qui a été développée dans ces sociétés pour combler cet écart, en réponse à la nécessité de transmettre une culture humaine de l’écrit.

Les biais attentionnels et cognitifs qui nous traversent, accompagnent et facilitent l’apprentissage des connaissances primaires n’ont pas non plus eu le temps d’évoluer. Nos biais motivationnels viennent au contraire tempérer les apprentissages secondaires.

Pour de nombreux élèves, apprendre à l’école est dès lors naturellement souvent synonyme d’ennui et de pénibilité et ne semble pas être le bon mot clé pour susciter la motivation.





La question de la motivation


Les écoles se focalisent essentiellement sur les connaissances secondaires. Les apprentissages sont donc longs et coûteux en énergie pour les élèves et leurs enseignants, car la motivation fait naturellement défaut et il faut y suppléer.

Le défi est de favoriser et maintenir la motivation des apprenants. Parmi les différentes pistes, l’une d’entre elles s’appuie sur le fait que les connaissances secondaires sont construites sur la base des connaissances primaires.

Par exemple : la langue maternelle est apprise naturellement. Elle ne nécessite pas un enseignement. Par contre, l’apprentissage de langues étrangères va nécessiter un enseignement qui s’appuiera sur la connaissance de cette première langue.

Nous disposons de biais motivationnels et comportementaux qui favorisent l’apprentissage peu coûteux des connaissances primaires. L’idée est de s’en servir comme levier pour favoriser l’apprentissage de connaissance secondaire, en utilisant des habillages liés aux connaissances primaires (p. ex., nourriture, rapports sociaux, caractéristiques des êtres vivants et de notre environnement physique).

Des recherches effectuées par Florence Lespiau montrent qu’un habillage utilisant des connaissances primaires est bénéfique. Elles peuvent favoriser la performance, l’investissement émotionnel, la confiance dans les réponses et diminuent la charge cognitive perçue lors de l’apprentissage de connaissances secondaires.

Par contre, un habillage de connaissances secondaires semble miner la motivation des participants et générer une sensation de conflit parasite.

De plus, présenter des problèmes avec un habillage de connaissances primaires en premier permettrait de réduire les effets délétères des connaissances secondaires présentées ensuite et aurait un impact positif global.

La psychologie évolutive et notamment la différenciation des types de connaissances en jeu permettent d’entrevoir une façon inédite et pourtant ancienne de présenter les problèmes pour les rendre plus attractifs. Il suffirait pour cela de les habiller avec des thématiques de connaissances primaires pour lesquelles nous aurions plus d’aisance et d’intérêt intrinsèque.

Ainsi, un exercice de type :Tous les A sont B,Or tous les C sont A, donc tous les C sont B.peut revêtir ce genre d’habillage non seulement beaucoup plus séduisant, mais aussi plus facile à traiter :Tous les gâteaux se mangent,Or tous les marbrés au chocolat sont des gâteaux, donc tous les marbrés au chocolat se mangent.



Bibliographie


Geary, D. C. (2008). An evolutionarily informed education science. Educational Psychologist, 43, 179–195.

Florence Lespiau. Logique sans peine ? : comment nous sommes plus performants et motivés pour raisonner logiquement à propos des connaissances primaires. Psychologie. Université Toulouse le Mirail — Toulouse II, 2017. Français. https://www.theses.fr/2017TOU20101

2 commentaires:

  1. C'est trés interessant il manque un aspect plus pratique pour favoriser la motivation et faire acquérir les fameux apprentissages de connaissances secondaires.

    As tu des ouvrages ? des séances ? ou autres qui montrent l'exemple ?

    Par exemple, en math, je travaille sur les fractions , les nombres décimaux. J'essaie de partir des mesures pour les travailler.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'ai pas encore complètement exploré la question. La thèse de Florence Lespiau offre des pistes intéressantes sur ces questions : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02135502

      Sinon, il y a les publications de David Geary http://web.missouri.edu/~gearyd/articles.htm et la théorie de la charge cognitive intègre certaines de ses idées.

      Je pense effectivement qu'il y a un potentiel important.

      Supprimer