jeudi 7 mars 2019

Enjeux d'apprentissage et limitations cognitives de la prise de notes par les élèves en classe

De nombreux enseignants du secondaire considèrent à raison qu’il est important de préparer les élèves à la prise de notes lors d’un cours. C’est une compétence qu’il est utile de développer et d’entrainer afin de mieux les préparer à aborder l’enseignement supérieur.


(photographie : Natalie Kucken


En effet, au fur et à mesure que les élèves progressent dans leurs études, de l’enseignement primaire au secondaire jusqu’au supérieur, la quantité et la complexité des matières vues augmentent. Ils ont progressivement sensiblement plus de contenus à comprendre, retenir, assimiler et appliquer.

Le développement de la capacité à prendre des notes lors de cours, que ce soit de manière occasionnelle ou régulière, en tant que forme de traitement ou de capture des informations essentielles, représente un atout non négligeable.



Définition de la prise de notes


La prise de note est réalisée lors d’un cours ou d’une conférence. Elle peut compléter une disponibilité complémentaire éventuelle de supports visuels graphiques ou textuels mis à disposition par l’enseignant ou le conférencier. 

La prise de notes est l’acte de sélectionner, de transcrire ou d’élaborer, sous une forme permanente et par la suite consultable, un contenu dont la diffusion est par définition de nature éphémère et située dans le temps. 

La prise de notes est caractérisée par une double contrainte :
  • Le temps disponible pour écouter, puis prendre note est un goulot d’étranglement.
  • L’information gagne à être traitée, structurée, élaborée et reformulée.
La prise de notes peut éventuellement se faire au départ de documents, d’un manuel ou d’une vidéo. Nous parlons alors d’une prise de notes additionnelles. La différence dans ce cas est que la contrainte du temps immédiat disparait. Nous pouvons nous mettre en pause et réaliser les arrêts pour rédiger des notes avec un traitement approfondi. Ce concert sort de la prise de notes en classe, il semble plus judicieux de parler de résumé ou de synthèse. Si la contrainte du temps limité est centrale de la prise de notes, elle n’est plus présente dans le cas d’un résumé réalisé en autonomie. Les deux processus ne sont pas équivalents.

La prise de notes est l’un de rares facteurs d’apprentissage pour lequel existe un consensus large quant à son intérêt et à sa valeur éducative : 
  1. Les enseignants s’attendent à ce que leurs élèves prennent note lors d’un cours de plus en plus spontanément et naturellement tandis qu’ils progressent dans leur parcours scolaire.
  2. Les élèves sont amenés à penser ou découvrent de manière autonome que la prise de notes est importante et représente un facteur favorable à la réussite.
  3. Les élèves ont tendance à se fier à leurs notes pour mémoriser et apprendre le contenu de leurs cours. La correspondance avec le discours de l’enseignant est importante pour eux.
  4. La recherche montre que la prise de notes est liée positivement au rendement des études.
Il est important de distinguer deux dimensions dans la prise de notes :
  1. La fonction de processus ou d’encodage de la prise de notes : la réalisation des notes en tant que telles.  
  2. La fonction de produit ou de stockage : l’utilisation ultérieure des notes comme support d’étude. 



Fonction d’encodage


La fonction d’encodage de la prise de notes consiste à consigner l’information délivrée lors d’un cours essentiellement oral et en présentiel, en un format permanent.

La prise de notes (manuscrites, ou sur un clavier) améliore l’apprentissage et la rétention de la matière ciblée par les élèves et cela même sans une étude ultérieure.

Différents facteurs paraissent pouvoir jouer un rôle positif :
  1. La prise de note peut agir comme un garant de l’attention. Lorsque nous prenons des notes, nous centrons notre attention sur le cours. Nous risquons moins de nous laisser distraire. La prise de note est un moyen de favoriser leur concentration et canaliser l’attention. 
  2. La prise de note peut limiter l’anxiété. Elle maintient l’esprit au travail et génère une trace écrite qui pourra être réinvestie par la suite en cas d’incompréhension. Elle laisse une trace physique utile de suivi du cours et marque l’implication de l’élève. 
  3. Une similitude entre le format de la prise de note et le format ultérieur de l’évaluation est bénéfique.
    • La prise de notes a alors valeur d’entrainement. Si l’élève prend note à la main et s’il est ensuite évalué sur des réponses elles-mêmes manuscrites, son apprentissage en bénéficie. 
    • Écrire un exemple de résolution d’exercice en classe plutôt que de simplement le voir et de le lire, permet de mieux en appréhender et mettre en évidence la part de connaissances implicites et antérieures qu’il contient.
  4. Un rôle de captation de l’information essentielle :
    • En raison de sa nature orale, une partie précieuse du discours de l’enseignant est éphémère et peut ne pas être disponible ailleurs ou seulement sous une forme différente souvent moins immédiate. 
    • L’information contenue dans les notes est beaucoup plus susceptible d’être apprise que l’information présentée oralement par l’enseignant, mais qui n’aurait pas été incluse dans les notes. 
    • L’enseignant présente en classe les objectifs et les contenus liés au cours. Son discours est un vecteur essentiel pour comprendre les connaissances spécifiques traitées dans le cours. Le respect du principe d’alignement curriculaire est essentiel. Ce que l’enseignant précise comme objectifs et ce sur quoi il passe du temps d’enseignement en classe devrait correspondre et être représentatif de ce qui sera évalué au terme du cours. À ce titre, la prise de note peut contribuer les connaissances essentielles de ce qui est plus accessoire.

Deux hypothèses peuvent être avancées pour justifier que la prise de note active est plus efficace que l’écoute seule :
  1. L’hypothèse de la traduction : 
    • Il vaut mieux entendre et écrire du matériel didactique que simplement l’entendre parce que l’écriture supplémentaire entraine un encodage plus distinctif et une meilleure mémorisation.
  2. L’hypothèse générative : 
    • Les preneurs de notes assimilent mieux les idées de cours magistraux avec connaissances préalables que les simples auditeurs. 
    • Le processus de prise de notes encourage les étudiants à paraphraser, organiser et intégrer le nouveau matériel pédagogique en fonction des connaissances préalables connexes
. Actuellement, il n’y a pas de données probantes pour établir l’hypothèse générative ou celle de la traduction. Il n’y a aucune preuve que ceux qui font de la prise de notes établissent systématiquement plus de liens entre les nouvelles idées présentées et les connaissances préalables.

La recherche montre actuellement des résultats divergents : certaines études montrent un facteur favorable, mais réduit la prise de notes et certaines ne montrent parfois aucun avantage à prendre des notes par rapport à une simple écoute.

Une méta-analyse faite par K. Kobayashi en 2006 sur l’efficacité de l’encodage ne montre qu’un faible effet de l’encodage, comparé à une simple écoute sur une performance à un test avec un d = 0,22.




Fonction de stockage


La fonction de stockage aborde la question de l’utilisation ultérieure des notes prises en classe pour favoriser la préparation efficace d’une évaluation.

La fonction de stockage examine le fait que les élèves ont l’occasion, à un moment donné, d’examiner, de traiter, de conceptualiser et de mettre en mémoire l’information contenue dans leurs notes prises préalablement.

Les données probantes montrent que :
  1. De manière nette, l’utilisation de notes de cours comme support d’apprentissage améliore considérablement le rendement.
  2. L’avantage retiré de l’étude postérieure des notes est nettement supérieur à l’effet de la prise des notes elles-mêmes.
La fonction de stockage a un effet plus important que la fonction d’encodage. De fait, la véritable valeur de la prise de notes réside davantage dans l’examen des notes que dans leur réalisation. Un élève qui ne prend pas de notes au cours, mais écoute et récupère des notes d’autres élèves peut bénéficier des mêmes avantages que celui qui en prend. La condition est qu’il les utilise ensuite comme support d’étude avec les documents fournis ou recommandés par l’enseignant. 

L’essentiel de l’élaboration et des inférences qui permettent l’établissement de liens et un apprentissage en profondeur n’ont pas spécifiquement lieu grâce à la rédaction des notes, mais en sont indépendantes. Elles ont plutôt ultérieurement lors de la révision des notes.

La méta-analyse faite par K. Kobayashi en 2006 a comparé le fait de prendre des notes uniquement sans les revoir au fait de prendre des notes et de les revoir par la suite. Elle a montré un effet net et important pour la seconde approche d = 0,75.

Lorsqu’un élève va revoir ses notes, il est susceptible de croiser les informations qu’elles contiennent avec les notes d’autres élèves ou avec des supports de cours fournis par l’enseignant. L’élève peut alors corriger les erreurs et imprécisions de sa propre prise de notes, ajouter des exemples, une structuration ou un contexte manquant. De cette manière, il approfondit son traitement de l’information. Il est également susceptible de générer un traitement ultérieur comme la réalisation de flashcards à partir de notes de cours.




Charge cognitive


La prise de notes est une activité limitée dans le temps, ce qui la rend très exigeante sur le plan cognitif.

Différentes difficultés propres à la prise de notes peuvent être mises en évidence :
  1. Un enseignant s’exprime à un rythme rapide qui varie généralement entre 100 et 140 mots par minute. Le taux d’écriture manuscrite des élèves est d’environ 20 mots par minute, soit 5 à 7 fois inférieure. La conséquence est que les preneurs de notes omettent de nombreux détails qui pourtant peuvent fournir un soutien essentiel à des informations importantes. La prise de notes n’est donc pas entièrement fidèle au discours de l’enseignant. 
  2. Les informations orales sont en grande partie éphémères et n’ont qu’une durée de présence limitée en mémoire de travail. Elles sont rapidement remplacées par des informations nouvelles. Les élèves n’ont donc pas le temps d’enregistrer beaucoup d’informations ou de les traiter de manière significative.
  3. La capacité de la mémoire de travail est limitée. Le processus de la prise de notes se traduit par une augmentation substantielle de la charge cognitive. Dès lors, le fait de prendre des notes est lui-même susceptible de nuire à l’apprentissage et à la compréhension, car cela diminue les ressources cognitives disponibles pour ces processus :
    • Les nouvelles informations ont généralement une familiarité faible pour l’élève. 
      • Elles représentent potentiellement pour lui un nombre conséquent d’éléments à traiter. 
      • À la différence de l’enseignant, la mémoire à long terme de l’élève ne peut apporter qu’un support limité. 
      • La charge cognitive intrinsèque, qui correspond aux nouvelles informations propres à la matière vue, peut donc être élevée pour l’élève, car ses schémas correspondants en mémoire à long terme sont peu développés.
    • Les nouvelles informations doivent être traitées
      • Quand un élève prend note, il doit sélectionner les idées importantes, décider quoi noter, le retenir et l’écrire.
      • Ces nouvelles informations stockées en mémoire de travail doivent également y être traitées. Cela va monopoliser des ressources, en matière de charge cognitive.
      • Ce traitement qui permet un réel apprentissage correspond à la charge cognitive essentielle.
    • La prise de note va également monopoliser une charge cognitive extrinsèque :
      • La charge cognitive extrinsèque est liée aux aspects mécaniques de la prise de notes.
      • Il faut retenir ce qu’il faut noter et prendre en compte l’orthographe, la grammaire ou le style de notation. 
      • La recherche a révélé que la prise de notes est comparable en difficulté au processus de traduction, de planification et de révision pendant l’écriture. 
      • La prise de notes est plus laborieuse que la lecture ou l’exécution de tâches d’apprentissage intentionnelles ou accessoires.
      • Ces ressources mobilisées pour prendre les notes ne sont pas disponibles pour comprendre et réfléchir. Lors d’un cours, un élève qui ne prend pas de notes, mais s’engage dans un traitement cognitif est susceptible de mieux comprendre et apprendre que celui qui prend des notes. 

En conclusion, le risque est réel, lorsque la matière est dense, nouvelle et complexe, que la prise de note imposée par un enseignant se traduit par une compréhension et un apprentissage inférieur à une simple écoute. Dans ce cas également nous pouvons supposer que les notes elles-mêmes seront incomplètes et imprécises.

La prise de notes est un processus complexe dont la charge cognitive doit être prise en compte par l’enseignant lorsqu’il prépare son cours.


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Mise à jour le 30/12/20

Bibliographie


Kobayashi, K. (2006). Combined effects of notetaking/‐reviewing on learning and the enhancement through interventions: A meta‐analytic review. Contemporary Educational Psychology, 26, 459–477.

Morehead, Kayla & Dunlosky, John & Rawson, Katherine. (2019). How Much Mightier Is the Pen than the Keyboard for Note-Taking? A Replication and Extension of Mueller and Oppenheimer (2014). Educational Psychology Review.

Luo, Linlin & A. Kiewra, Kenneth & Flanigan, Abraham & S. Peteranetz, Markeya. (2018). Laptop versus longhand note taking: effects on lecture notes and achievement. Instructional Science.

Peverly, S. T., & Wolf, A. D. (2019). Note-taking. In J. Dunlosky & K. A. Rawson (Eds.), The Cambridge Handbook of Cognition and Education (pp. 320–355). New York: Cambridge University Press.

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