jeudi 31 décembre 2020

Pourquoi enseigner le latin ?

Actuellement, le latin en tant que matière scolaire peut sembler globalement en perte de vitesse. Il se retrouve marginalisé dans certains systèmes éducatifs occidentaux. Il est régulièrement concurrencé par des programmes d’enseignement axés sur les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques (les matières dites STEM). D’autres systèmes éducatifs lui accordent une place de choix. C’est le cas aux Pays-Bas et en Wallonie. Il devrait faire un retour en force en Wallonie avec l’avènement du tronc commun sous forme d’un cours à deux heures par semaine lors des deux premières années du secondaire.

(Photographie : Isa Gelb)


Une situation complexe


Historiquement, le latin a été la langue de la connaissance et de l’érudition, avant que l’anglais ne prenne le relais. Le latin était la langue de l’élite et une clé d’accès pour l’université.

Avec cette perte inéluctable d’hégémonie, les arguments en faveur de son enseignement ont été redéfinis.

Le latin n’est pas une matière neutre, ni pour une école ni pour un élève. Il se situe plutôt à un nœud de contradictions :

  • D’une part, il est salué comme une matière d’aspiration qui ouvre les portes des langues modernes étrangères, de l’histoire européenne. Il favoriserait également le développement d’une pensée logique. 
  • D’autre part, il est accusé d’être un outil d’exclusion sociale, un entre-soi ou une langue morte complexe et sans application pratique directe. 
    • Le choix de cette filière peut ne pas être anodin pour certaines familles. Dans une certaine tradition scolaire, étudier le latin revêt une dimension élitiste. 
    • Potentiellement, les élèves qui optent pour le latin seraient en général plus doués en logique ou possèderaient d’autres caractéristiques avantageuses comme le fait d’être issus de familles qui surinvestissent dans la scolarité de leurs enfants. 
    • De fait, certaines qualités perçues de l’enseignement du latin pour lesquelles une corrélation est mise en évidence pourraient correspondre à une causalité inverse. Les élèves les plus intelligents ou issus d’un milieu socio-économique plus élevé ou plus porteur peuvent avoir une probabilité plus élevée de faire du latin que les autres.




Arguments courants en faveur du latin


En raison du statut idéologique du latin, les enseignants ont souvent ressenti la nécessité de justifier son existence dans le programme scolaire. Depuis plus d’un siècle, cela a conduit à des recherches explorant la valeur quantifiable du latin dans la scolarité, notamment en ce qui concerne sa traduction en de supposés avantages linguistiques et cognitifs.

Trois pistes particulières ont émergé :

  1. L’enseignement du latin aurait un impact bénéfique sur l’apprentissage de la langue maternelle, en ce qui concerne le développement du vocabulaire et des compétences linguistiques. L’argument avancé est que la langue maternelle considérée est influencée par le latin. Il s’agit des langues romanes et dans une moindre mesure des langues germaniques.
  2. Le latin est à la base des langues romanes modernes. De même, il a eu un impact sur le développement des langues germaniques et même celtiques. L’étude du latin en premier lieu devrait avoir un impact bénéfique sur leur apprentissage ultérieur en tant que langues modernes étrangères.
  3. Le latin est considéré à raison comme une langue logiquement construite, avec une forte correspondance entre l’orthographe et la prononciation. Dès lors, il est postulé que son étude devrait avoir un impact positif sur les compétences cognitives générales, au-delà des langues. Il pourrait contribuer à une formation à la pensée analytique. 



Apports de la recherche


Dans un article de recherche en 2017, Evelien Bracke et Ceri Bradshaw expliquent que depuis 1915, 50 études aux États-Unis ont visé à mesurer l’impact de l’apprentissage du latin sur les élèves. Ces études ont étudié un seul ou plusieurs des trois arguments précités.

Parallèlement, il n’existait à ce moment que deux études réalisées en dehors des États-Unis, l’une en Allemagne et l’autre au Royaume-Uni.

Malheureusement, la réalisation d’une méta-analyse des études existantes a été impossible. De nombreuses données de détail de ces différentes études ne sont pas ou plus disponibles. En outre, la plupart des études existantes présentent une qualité méthodologique et statistique insuffisante. Une revue systématique qui identifie les preuves, sélectionne les études et fournit un résumé impartial est dès lors impossible à réaliser. 

Tout établissement de transfert lointain de compétences du latin vers d’autres disciplines doit être établi en tenant compte de la disparité possible des profils moyens d’élèves. Celle-ci impose l’établissement d’essais randomisés contrôlés ou leur équivalent. Ceux-ci n’existent pas à ce jour.




Un effet positif relatif sur la langue maternelle


Des trois arguments pour l’étude du latin, celui de l’influence sur la première langue est le seul à disposer d’effets démontrés.

Il semble donc que l’apprentissage du latin puisse améliorer les compétences linguistiques dans la langue maternelle lorsque celle-ci est influencée par le latin. L’effet est établi pour l’anglais et il est vraisemblable de penser qu’il pourrait être de même pour la langue française. 

Une étude de synthèse menée par Rudolph Masciantonio (1977) a montré que l’enseignement du latin à des élèves américains au niveau du primaire les aidait à mieux apprendre leur propre langue. D’autres études vont dans ce sens. Elles révèlent une amélioration de leurs compétences verbales en anglais au niveau du vocabulaire, de la lecture ou de la compréhension. Élément intéressant, l’effet semble plus notable pour les élèves ayant des besoins éducatifs spéciaux ou provenant de milieux socio-économiques plus défavorisés.

L’impact significatif de l’apprentissage du latin sur le développement de la langue maternelle pourrait être expliqué par le fait que le latin est une langue à forte correspondance graphème-phonème. 

Une autre explication pourrait être la pédagogie particulière utilisée pour l’enseignement du latin. Dans de nombreuses études, une approche multisensorielle axée directement sur l’orthographe, la phonologie et la syntaxe a été appliquée à l’enseignement du latin.

Apparemment, l’enseignement du latin en lui-même ne semble pas suffisant pour expliquer ces effets. Certaines conditions — sociales, pédagogiques ou autres — devraient être réunies pour que l’enseignement du latin se traduise en un impact. 

De même, il est possible que la participation à des études innovantes, sans aucun doute fortement encouragées et enseignées par des enseignants dévoués, ait accru l’effet positif sur les élèves. Inversement, des enseignants désengagés ou une pédagogie traditionnelle ont pu avoir un effet négatif sur l’apprentissage. Les études qui montrent un effet ne peuvent écarter qu’il soit explicable selon cette hypothèse.



Absence d’effet positif sur l’apprentissage d’une langue moderne étrangère


Selon la deuxième hypothèse, le latin prépare les élèves à l’étude d’une langue étrangère moderne influencée par le latin. Il s’agit des langues romanes et, dans une moindre mesure, germaniques et celtiques. Les preuves sont plus circonstancielles que dans le cas du premier argument.

Une étude Haag & Stern (2003) a suivi un groupe d’enfants allemands apprenant l’espagnol. Certains de ces enfants ont également reçu des leçons de latin, d’autres de français. Les résultats ont montré que les enfants ont davantage profité de leur premier apprentissage du français que du latin. En fait, les élèves qui ont également appris préalablement le latin ont fait plus de fautes grammaticales en espagnol que ceux qui ont appris préalablement le français.

La difficulté de ce type d’études est qu’il existe en ce qui concerne l’apprentissage d’une langue moderne étrangère de nombreuses conditions complexes qui doivent être remplies pour que les progrès linguistiques soient couronnés de succès. Il s’agit par exemple de facteurs sociaux, que ce soit au niveau de l’individu ou du groupe.



Absence d’effet positif sur la pensée analytique


L’argument de la pensée logique a le désavantage d’être d’emblée peu crédible vu le peu de preuves concernant l’existence d’un possible transfert lointain entre domaines différents. De fait, très peu de recherches significatives ont été menées sur le sujet concernant le latin, en grande partie parce qu’il est difficile de définir de manière objective ce que nous entendons par pensée logique.

Une étude de Joan Carlisle (1993) a conclu qu’il n’y avait pas de relation entre les compétences nécessaires pour apprendre le latin et les compétences nécessaires pour apprendre d’autres langues ou les mathématiques. La conclusion est que rien ne peut suggérer un lien évident entre l’apprentissage du latin et le développement de meilleures capacités générales de réflexion.



La théorie des éléments identiques


La principale limite des arguments en faveur de l’utilité de l’apprentissage du latin à travers un transfert lointain bénéficiant à un cours de langue étrangère ou de mathématiques vient de sa nature. Ce serait avant tout un transfert lointain.

Voir article : Transfert proche ou transfert lointain

Le concept de transfert lointain n’est pas récent. À l’origine, le transfert lointain est une idée décrite pour la première fois en 1923 par Edward Thorndike. Pour expliquer de telles situations, Thorndike a formulé sa théorie des éléments identiques, qui postule que le transfert proche et lointain peut être considéré comme un continuum. Le transfert est plus facile dans la mesure où il y a plus d’éléments similaires ou identiques entre ce qui a déjà été appris et ce qui doit être appris à l’avenir. Au moins il existe d’éléments similaires entre deux domaines différents, au plus l’existence d’un transfert de compétences devient plus hypothétique.  

Tout au long du siècle dernier, des efforts répétés ont été faits pour contredire son affirmation selon laquelle plus le nombre d’éléments identiques est élevé, plus la probabilité d’un transfert lointain est grande. À ce jour, personne n’a vraiment réussi.

Ce que constate la recherche face au cours de latin est conforme à la théorie de Thorndike. L’existence d’un transfert lointain est improbable. Les trois arguments classiques en faveur du latin ne semblent plus pertinents ou crédibles à notre époque.

Ce n’est pas qu’il n’y a pas ou ne peut pas y avoir de preuve de transfert lointain, mais il apparait que le niveau de preuve fiable diminue en fonction de la qualité de la recherche. Plus la recherche est de qualité, plus les preuves de l’existence d’un transfert possible s’affaiblissent et s’amenuisent. 

Si dans le cas du latin, il y avait véritablement un effet de transfert lointain et que la recherche pouvait le prouver avec des études méthodologiquement impeccables, de toute façon il serait faible. Il ne pourrait suffire à justifier à lui seul le choix de l’enseignement du latin. Le transfert lointain ne peut servir de remède magique pour l’apprentissage interdisciplinaire.

La conclusion évidente est que le latin doit ainsi être avant tout enseigné pour sa valeur intrinsèque. Certains éléments indiquent que l’apprentissage du latin peut conduire à une plus grande confiance en soi et à une appréciation plus profonde des autres cultures. Toutefois, cela peut tout aussi bien être dit pour de nombreuses autres langues étrangères, comme le chinois. Il présente toutefois un avantage pour la langue maternelle si celle-ci est influencée par le latin, car il permet d’accéder à la tradition littéraire qui constitue la base de la culture occidentale.


Bibliographie


Evelien Bracke & Ceri Bradshaw (2017): The impact of learning Latin on school pupils: a review of existing data, The Language Learning Journal, DOI: 10.1080/09571736.2017.1400578 

Haag, L. & Stern, E. (2003). In search of the benefits of learning Latin. Journal of Educational Psychology, 95(1), 174–178. https://doi.org/10.1037/0022-0663.95.1.17

Carlisle, J. F. (1993). The influence of study of a second language on improvement in spelling: A longitudinal study. Reading and Writing, 5, 339–353

De Bruyckere, Pedro ; Kirschner, Paul A. ; Hulshof, Casper. More Urban Myths About Learning and Education, Taylor and Francis, 2020

Masciantonio, R. 1977. Tangible benefits of the study of Latin: a review of research. Foreign Language Annals 10:375—82. 

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