samedi 29 août 2020

Le cadre d’une perspective écologique de la gestion de classe

Une lecture écologique de la gestion de classe est apparue à la fin des années 1960 grâce aux travaux et recherches de Jacob Kounin, Paul Gump et Roger Barker. Dans leur lignée se sont inscrits d'autres chercheurs, notamment Walter Doyle, Scott Ross et Carol Weinstein.

(Photographie : Gaëlle Encrenaz)


L’idée centrale d’une approche écologique est l’habitat. Celui-ci imprime une prise en compte du contexte physique et de la communauté qui l’occupe. Cet habitat, la classe, comprend des caractéristiques, des dimensions, des processus, des objectifs qui ont tous des influences sur le comportement des occupants que sont les élèves et leur enseignant. Ce point de vue écologique s’inspire des sciences biologiques et en particulier, de l’éthologie qui se consacre au comportement des animaux.

L’accent est mis sur une conceptualisation approfondie de la situation ou du contexte de la classe pour rendre compte des actions et des pratiques qui y ont lieu.

L’habitat qu’est la classe est identifié comme un milieu où s’expriment des comportements. Il s’agit d’un environnement dans lequel, généralement 20 à 30 élèves sont réunis avec un enseignant pour participer à des activités qui ont des objectifs éducatifs et scolaires en matière d’apprentissage.



Les six dimensions du contexte écologique de la classe


Six dimensions affectent l’enseignant et ses élèves (Doyle, 1986 & 2006). Cela a lieu indépendamment de la façon dont les élèves sont organisés pour l’apprentissage ou de la pédagogie adoptée par l’enseignant. Les éléments essentiels qu’elles recouvrent sont en place à partir du moment les enseignants et les élèves entrent en classe.



1) La multidimensionnalité


La classe est un lieu densément peuplé d’élèves ayant chacun des préférences, des caractéristiques et des capacités différentes

L’enseignant et ses élèves ont des rôles et des attentes qui peuvent diverger.

Les élèves ont à leur disposition une quantité limitée de ressources cognitives et motivationnelles pour atteindre des objectifs d’apprentissage.

De nombreux événements ont lieu dans une classe et diverses tâches y sont exécutées.

Les tâches doivent être planifiées pour répondre :

  • À la progression tout au long de l’année
  • Aux ressources cognitives et aux capacités différentes des élèves.

Un événement qui a lieu dans la classe est susceptible d’avoir de multiples conséquences. Les choix que pose l’enseignant dans ses actions et décisions ne sont jamais simples.



2) La simultanéité


Beaucoup d’événements et d’actions ont lieu en même temps et parallèlement dans une classe.

Lorsque l’enseignant donne cours, fournissant des explications et interagissant avec ses élèves, il doit demeurer vigilant sur ce qui se passe dans toute la classe.

Concrètement, l’enseignant gère différentes tâches en même temps. Le mode multitâche n’étant pas possible, il garde toutefois son attention activée en permanence afin de détecter tout signe avant-coureur.

Certaines tâches sont sous le contrôle de l’enseignant :

  • Il enseigne.
  • Il pose des questions puis écoute les réponses
  • Il distribue la parole
  • Il contrôle sa planification et anticipe les prochaines activités.

Différents événements se produisent en classe de manière aléatoire :

  • Il contrôle la qualité des réponses de ses élèves et adapte son cours et sa planification en fonction des problèmes qu’il décèle.
  • Il prend acte des demandes d’aide et décide quand y répondre.
  • Il gère les interruptions et l’utilisation du temps restant.
  • Il observe tous les élèves pour déceler tout signe non verbal de compréhension, de distraction ou de confusion.
  • Il veille au rythme du cours
Lorsque la classe est divisée en petits groupes, le nombre d’événements simultanés augmente, et l’enseignant doit surveiller et réguler plusieurs activités différentes à la fois.




3) L’immédiateté


Les événements se succèdent à un rythme éfreiné dans la classe.

Des chercheurs ont estimé qu’un enseignant du primaire a plus de 500 échanges avec des élèves individuels au cours d’une seule journée. Il est susceptible de leur adresser soit un renforcement positif, soit une réprimande en moyenne 87 fois par jour.

Kounin (1970) a constaté que l’ordre dans la classe dépendait du rythme des activités et de la fluidité des transitions en classe.

Dans la plupart des cas, les enseignants ont peu de temps libre pour réfléchir avant d’agir. Beaucoup de décisions sont dès lors prises dans l’urgence.



4) L’imprévisibilité


Certains événements en classe prennent régulièrement une tournure inattendue qui ne peut toujours être pleinement anticipée.

Les sources de distractions et les interruptions sont fréquentes et régulièrement aléatoires.

Les événements sont produits conjointement et il est donc souvent difficile de prévoir comment une activité se déroulera un jour donné avec un groupe d’élèves particulier.

La meilleure planification qui soit ne pourra jamais éliminer totalement la nécessité d’adapter et voir d’improviser parfois au départ de son expertise et de décider dans l’incertitude.



5) La visibilité


Les classes sont des lieux publics. L’enseignant est en grande partie sur scène. Les événements, en particulier ceux impliquant l’enseignant, sont souvent suivis par une grande partie des élèves. Chaque élève peut voir comment les autres élèves sont traités et se comportent.

Certaines interactions entre élèves qui sortent du cadre attendu peuvent être elles-mêmes publiques. Si un enseignant ne remarque pas qu’un élève enfreint une règle ou réprimande réellement un élève innocent, toute la classe apprend des informations importantes sur le manque de compétences en gestion de classe de l’enseignant.

De plus, le public d’une perturbation peut encourager indirectement ou directement les élèves en cause à poursuivre ou peut se joindre à eux une fois que la perturbation a commencé et ainsi amplifier l’effet de la mauvaise conduite.




6) L’historicité


Chaque geste, chaque événement en classe a potentiellement un impact éventuel à long terme, sur les comportements futurs.

Les classes se réunissent cinq jours par semaine pendant plusieurs mois et accumulent un ensemble commun d’expériences, de routines et de normes. Celles-ci constituent une base pour la conduite des activités et le fonctionnement de la classe.

Les premiers cours façonnent souvent les événements pour le reste de l’année. Les routines et les normes sont alors établies pour le comportement, que ce soit l’enseignant qui les enseigne ou que les élèves les établissent par défaut.

Les élèves communiquent entre eux de ce qui se passe en classe à l’extérieur de la classe. Et cela peut influencer leurs attributions et interprétations.



La tâche de gestion de la classe


Tous ces facteurs se combinent pour créer des attentes et des intentions chez les différents participants, qui peuvent influencer le cours des événements lorsque des activités en classe.

Une classe est également affectée par les variations saisonnières, les vacances, les absences pour maladie, l’ajout de nouveaux élèves ou le départ de certains.

Cela se traduit en des exigences et des pressions, en particulier sur les enseignants qui assument la responsabilité professionnelle pour la planification, le suivi des activités en classe et l’apprentissage des élèves qui en découle.

Plus concrètement, sur le plan écologique, ces pressions et exigences sont à l’origine de la tâche de gestion de la classe. Celle-ci correspond à savoir établir et maintenir la coopération et l’ordre dans les activités éducatives qui remplissent le temps disponible.



Ordre dans la classe


D’un point de vue écologique, la gestion de la classe concerne la manière dont l’ordre et la coopération sont établis et maintenus dans l’environnement de la classe.

La notion d’ordre est ici pensée dans un cadre fonctionnel, préventif et correctif :

  • L’ordre établit le cadre d’un travail en collectif favorable aux apprentissages.
  • L’ordre n’est pas synonyme de passivité, de silence absolu ou de stricte conformité aux règles. Il assure une coopération et des interactions propices et fluides. Toutefois, ces conditions doivent parfois être obtenues à des fins spécifiques, par exemple lors d’une évaluation.
  • L’ordre assure que les élèves suivent dans des limites acceptables le vecteur ou programme d’action nécessaire pour qu’une activité pédagogique puisse avoir lieu pour tous.
  • L’ordre varie selon les situations, selon le cours, les élèves et les activités et les objectifs pédagogiques, le moment de la journée, ainsi que selon les enseignants. Chaque contexte impose des exigences interactionnelles différentes aux membres de la classe.

Les mesures que les enseignants peuvent prendre pour créer et maintenir l’ordre et la coopération passent par :

  • La planification et de l’organisation des cours
  • La distribution des ressources
  • L’explication des règles et l’enseignement des routines
  • Le suivi des activités, la vigilance, la prévention et la réaction face au comportement individuel et collectif. 



Coopération dans la classe


La coopération est l’exigence minimale pour le comportement des élèves :

  • Il s’agit d’une construction sociale qui souligne que les activités de la classe sont constituées conjointement par les participants. L’ordre, dans les classes est atteint avec les élèves et dépend de leur volonté de suivre le déroulement de l’événement.
  • La coopération reconnaît que l’ordre peut reposer, et repose souvent, sur la non-implication passive de quelques élèves. L’ordre existe tant que les élèves ne se distraient pas les uns les autres.
  • La coopération comprend à la fois l’implication dans le programme d’action de l’activité et la non-implication passive. Le modelage et la pratique guidée en enseignement explicite fonctionnent avec seulement quelques élèves qui interagissent réellement avec l’enseignant. Les autres élèves à tour de rôle sont dans la position du spectateur qui écoute et réfléchit.



La mauvaise conduite


La mauvaise conduite est une action d’un ou plusieurs élèves :

  • Elle menace de perturber le déroulement de l’activité.
  • Elle entraîne la classe vers un programme d’action qui menace la sécurité du groupe
  • Elle enfreint les normes de comportement approprié en classe explicitées par l’enseignant, enseignées aux élèves et fondées sur les valeurs de l’école.



Conclusion


La gestion de la classe est liée aux actions et aux stratégies utilisées par les enseignants pour anticiper, prévenir et résoudre tout problème potentiel d’ordre dans la classe.

La gestion de classe est une entreprise complexe parce que l’ordre est établi conjointement par les enseignants et les élèves dont la coopération est nécessaire à atteindre.



Bibliographie


Doyle, W. (2006). Ecological Approaches to Classroom Management. In C. M. Evertson & C. S. Weinstein (Eds.), Handbook of classroom management: Research, practice, and contemporary issues (pp. 97–125). Lawrence Erlbaum Associates Publishers.

Doyle, W. (1986). Classroom organization and management. In M. C. Wittrock (dir). (p. 392–431). Handbook of research on Teaching. New York: Macmillan.

Steve Bissonnette, Clermont Gauthier et Mireille Castonguay, L’enseignement explicite des comportements, 2017, Chenelière éducation

Gauthier, Clermont ; Bissonnette, Steve, & Bocquillon, Marie. 2020. Instruire ou étourdir les élèves ? Réflexion critique sur l’idée qu’« il faut varier son enseignement ». Educação & Formação.

Kounin, J. S. (1970). Discipline and group management in classrooms. New York : Holt, Rinehart & Winston.

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