dimanche 28 janvier 2024

Professionnalisation de l’enseignement et importance des données probantes

Une synthèse et quelques réflexions sur le sujet autour d’un excellent article de Steve Bissonnette et ses collègues (2020) sur la formation à l’enseignement et les interventions fondées sur des données probantes.

(Photographie : Micah Cash)



L’importance des données probantes pour l’efficacité de l’enseignement et le professionnalisme des enseignants


Comme l’a suggéré Robert Slavin (2019), défendre les droits des enseignants et les droits des élèves à recevoir une bonne éducation sont deux dynamiques qui doivent avancer dans la même direction.

Pour que les enseignants puissent gagner pleinement le respect, le traitement équitable et la rémunération adéquate qu’ils méritent, une condition est de démontrer qu’ils possèdent des compétences professionnelles en rapport. Le grand public ne possède pas ces compétences professionnelles et elles peuvent avoir un impact important sur l’apprentissage des élèves.

Dès lors, il peut être utile de s’inspirer d’autres professions mieux reconnues et mieux établies parce qu’elles ont développé des compétences professionnelles propres. Ces professions reposent généralement sur une base de connaissances professionnelles soutenue par des recherches rigoureuses.

Les pratiques fondées sur des données probantes aident les élèves à réussir. Elles permettent également aux enseignants qui utilisent des programmes et des pratiques éprouvés, de montrer qu’ils méritent le respect, la reconnaissance et une rémunération en rapport. Leur valeur vient de leur expertise en ce qui concerne des connaissances spécialisées étayées par des méthodes éprouvées capables d’assurer la réussite des élèves.



Dépasser la sous-mobilisation des données probantes en éducation


Comme l’écrivent Steve Bissonnette et ses collègues (2020), de plus en plus de systèmes éducatifs ont recours à l’éducation basée sur des preuves pour identifier des solutions aux différentes problématiques scolaires. Cette approche qui prétend à une validité à travers une certaine forme de preuve scientifique s’oppose aux approches qui s’en dispensent. Ces dernières sont plutôt fondées sur des traditions, des intuitions, des croyances, des conventions, une innovation débridée ou certaines idéologies.

Malgré tout, comme l’a écrit Robert Slavin (2019), régulièrement, les propositions et pistes, proposées, imposées ou choisies concernant les écoles ne sont pas étayées de preuves de leur efficacité. Soit ces preuves ne sont pas communiquées, soit elles n’existent pas, soit elles démontreraient l’inefficacité de la solution proposée. 

Les enseignants sont souvent amenés à mettre en œuvre des approches pour lesquelles ils n’ont pas de preuves valables de leur efficacité. Cela pose question en matière d’éthique professionnelle, car cela tend à réduire les enseignants au statut d’exécutant.

Cette absence de justification fondée sur des données probantes entraine qu’il est probable que régulièrement des enseignants mettent en place des interventions ou adoptent des pratiques pour lesquelles existent des équivalents plus efficaces. Ces alternatives auraient pu être choisies et adoptées pour un plus grand bénéfice.

Dès lors, pour pleinement s’adapter à leur contexte et à ses défis, les écoles devraient posséder certaines marges de manœuvre. Celles-ci concerneraient le pilotage de l’amélioration dans la mesure où leurs choix peuvent être éclairés par des données probantes. 

Cela suppose de former et d’accompagner les directions d’école et les enseignants à des démarches de pilotage éclairées par des données probantes



Comprendre les raisons d’un manque d’influence des données probantes en éducation


L’enjeu d’une éducation éclairée par des données probantes n’est pas de prescrire des solutions arrêtées verticalement. C’est avant tout un processus qui place l’évaluation, l’amélioration, le suivi, la réflexivité et le développement de l’expertise au centre de ses préoccupations.

Souvent, les déficiences les plus marquantes liées à la formation initiale et continuée concernent une faiblesse de la prise en compte des connaissances informées et validées par la recherche. Ces défaillances font qu’une part importante du métier d’enseignant et du pilotage des écoles semble s’apprendre sur le terrain, par essais et erreurs.

Steve Bissonnette et ses collègues (2020) s’interrogent sur les raisons de cette frilosité. Les interventions fondées sur des données probantes sont souvent peu utilisées, mais également parfois décriées dans la formation des enseignants. 

Nous pouvons résumer quatre raisons : 

Premièrement, parmi les didacticiens dans différentes disciplines, il existe une injonction à la prévalence et à la supériorité des études qualitatives. Ces études sont généralement fondées sur l’analyse du discours provenant d’échantillons fort restreints, voire d’études de cas.

Un parfait exemple des limites associées aux études qualitatives est présenté par Pascal Bressoux en 2020 lors d’une conférence à l’UMons, dans cette vidéo au sujet de l'expérimentation EXPIRE : 
Deuxièmement, parmi un certain nombre d’enseignants intervenants de la formation initiale des enseignants existe un discours disqualifiant toute tentative de théorisation fondée sur des études empiriques ciblant de grands échantillons et adoptant des dispositifs de recherche quasi expérimentaux. Il y a une méconnaissance des méthodes quantitatives et des divers traitements statistiques qui leur sont associés, dont font preuve bon nombre de chercheurs en éducation, particulièrement en formation initiale.

Troisièmement, il existe une vision étriquée de l’épistémologie, qui oppose un empirisme positiviste au discours constructiviste. Cette conception part de la supposition d’une absence de postures scientifiques sérieuses s’appuyant sur un réalisme critique et faisant usage de données probantes. Un exemple est la confusion pour l’enseignement des sciences entre la manière de créer des théories scientifiques par la méthode scientifique et la manière d’apprendre des connaissances dans le domaine.

Quatrièmement, une difficulté liée à l’éducation fondée sur des données probantes est qu’elle indique quelles sont les pratiques qui fonctionnent, mais également quelles sont celles qui fonctionnent moins bien. De même, elle peut expliquer raisonnablement ces différentes, grâce à des théories elles-mêmes fondées sur des données probantes.

Le fait que les données probantes amènent à rejeter des approches et des pratiques installées ou soutenues peut déranger. Cela reste vrai, malgré le fait qu’elles peuvent éviter aux futurs enseignants et à ceux en exercice d’utiliser des interventions inefficaces pour favoriser la réussite des élèves. L’éducation fondée sur des données probantes promeut certaines approches dans certaines situations, au détriment d’autres. Tout ne se vaut pas et quand cela vient infirmer une conviction profonde, portée, travailler et entretenue depuis des lustres, la remise en question peut être difficile. 

Ces différentes raisons expliquent l’existence d’un fossé entre ce qui est nécessaire et ce qui est proposé actuellement durant la formation initiale et continuée des enseignants. 



Des recommandations pour une éducation fondée sur des données probantes


Steve Bissonnette et ses collègues (2020) proposent d’adopter les recommandations suivantes pour soutenir une attitude de prudence et de rationalité dans la formation professionnelle en enseignement.

Il serait donc essentiel (et j’en accentue le contenu) :
  1. D’éviter de faire la promotion de stratégies pédagogiques qui n’ont pas été testées et des stratégies qui ont été testées, mais n’ont pas fourni de preuves de leur valeur ajoutée.
  2. De contrer le dispendieux et épuisant effet de balancier en éducation. Celui-ci part d’une première mode qui s’impose à une seconde qui repart dans la direction opposée. Pendant que la première tombe en disgrâce n’ayant pas fourni les résultats escomptés, la deuxième prend le relais. Toutefois, la plupart du temps, l’approche rejetée ne fait qu’entrer au purgatoire quelques années avant de revenir sous un nouveau vernis. 
  3. De construire patiemment une pratique professionnelle basée sur une base de connaissance professionnelle fondée sur des données probantes et adaptée au contexte de l’enseignement.
  4. De s’assurer, sur le plan éthique, que des approches dont les effets n’ont pas été vérifiés sérieusement soient implantées et promues massivement et agressivement. Cette pratique est à éviter, car elle conduit à se rendre compte bien plus tard que ces approches n’en valaient pas la peine. Elle amène à sacrifier le niveau des générations d’élèves avec un impact faible, voire négatif, et nuit au développement de l’expertise professionnelle d’enseignants.



Bibliographie


Bissonnette, Steve ; Gauthier, Clermont, & Bocquillon, Marie (2020). Pour révolutionner la formation à l’enseignement : proposer des interventions fondées sur des données probantes. Educação em Perspectiva (Perspective éducation), 11, 1-9. https://doi.org/10.22294/eduper/ppge/ufv.v11i.9010

Salvin, Robert E. Evidence for Revolution, 2019, : https://robertslavinsblog.wordpress.com/2019/06/20/evidence-for-revolution/

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