mercredi 18 octobre 2023

Dérives autour des apports de la neuroéducation

Le terme neuroéducation est problématique comme celui de technopédagogie. Dans chaque cas, une facette (piste de recherche ou approche) est utilisée comme porte d’entrée pour l’enseignement en excluant d’autres éclairages pourtant essentiels. Ainsi la technopédagogie oublie que le numérique est un outil sans être une finalité et la neuroéducation tend à négliger les apports de la psychologie cognitive ou de la science du comportement.

(Photographie : 175photograph)



De plus, la neuroéducation est susceptible de tomber dans un certain nombre de biais ou de raccourcis. Si certains ont déjà été évoqués dans ces pages, en voici quelques autres abordés par Sander (et coll., 2018) et Ramus (2018), aux doux noms évocateurs.



Le neuroenchantement


Le neuroenchantement est une forme de crédulité induite spécifiquement par le langage, les images ou les méthodes des neurosciences. 

Ramus (2018) rapporte quelques exemples de neuroenchantement :
  • Des explications d’un phénomène psychologique sont jugées par les participants plus convaincantes et satisfaisantes lorsqu’elles sont accompagnées d’une mention de régions cérébrales (Weisberg et coll., 2008). 
  • Les explications jugées les plus convaincantes sont celles accompagnées d’images d’activations cérébrales (McCabe & Castel, 2008).

En bref, ajouter une mention liée aux neurosciences, une photo de cerveau ou une image cérébrale tend à rendre des informations plus crédibles auprès de cibles potentielles, même si elles n’apportent rien de spécifique au discours contenu.

Dans le même sens, une étude portant sur 132 articles de vulgarisation sur des résultats en imagerie cérébrale est rapportée par Sander et ses collègues (2018). Racine et ses collègues (2005) ont mis en évidence que la majorité des articles (67 %) ne faisait pas mention des limitations propres aux études en imagerie cérébrale. Par ailleurs, la plupart des articles (79 %) présentaient les résultats sous un éclairage particulièrement optimiste. Cet article a également mis en évidence différentes idées fallacieuses spécifiques aux neurosciences que nous allons passer en revue. 



Le neuroréalisme


Le neuroréalisme se caractérise par la propension à faire paraitre certains phénomènes comme réels à partir du moment où une activation cérébrale leur est associée au sein d’une étude. 

Il s’agit, en somme, de réinterpréter des contrastes sur des images cérébrales issues d’études revues par des pairs, comme des « preuves visuelles attestant d’une activité mentale et validant une certaine vision du monde ». Ces interprétations tendent à outrepasser régulièrement et largement les conclusions des articles de recherche d’origine.



Le neuroessentialisme


Le neuroessentialisme décrit la tendance à considérer que l’individu peut être réduit à son cerveau. L’imagerie du cortex cérébral et certaines connexions privilégiées entre différentes parties du cerveau vers celui-ci trahiraient la subjectivité et la personnalité d’une personne. 

Dès lors, les images cérébrales permettraient de lire la pensée, les sensations et prédire le comportement. Selon Racine et ses collaborateurs (2005), présenter l’identité des individus comme équivalente à leur cerveau constitue un raccourci fallacieux et réductionniste. À ce jour, étudier un cerveau par IRM fonctionnel ne permet absolument pas de tout savoir de la personnalité d’un individu ni d’accéder à ses souvenirs, connaissances ou aptitudes. 



La neuropolitique


La neuropolitique décrit la tentative de présenter les résultats en imagerie cérébrale sous un certain angle pour venir appuyer une vision politique particulière. Elle se traduit par la recherche d’activations cérébrales venant légitimer certaines prises de position. 

Le caractère parfois ambigu, singulier ou préliminaire de certains résultats neuroscientifiques fait qu’ils peuvent être interprétés de différentes manières assez flexibles, alors que ces interprétations devraient être nuancées.
 
De fait, une étude rapportant pour la première fois une corrélation entre une activité mentale donnée, réalisée en laboratoire, et mettant en évidence une activation de certaines zones cérébrales, doit nécessiter plusieurs réplications empiriques dans différents contextes. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle peut être interprétée comme révélatrice d’un lien de causalité entre une aire du cerveau et une capacité cognitive. Elle ne peut rien prouver en elle-même. Souvent, ces réplications n’ont pas encore été réalisées alors que des conclusions sont déjà tirées.

Face à ces idées fallacieuses, Racine et ses collaborateurs (2005) soulignent qu’une partie du phénomène observé est due à la complexité des résultats issus des neurosciences cognitives en général qui sont mal interprétés par des novices.



Le biais neurophile


On pourrait penser que cette tendance à la crédulité toucherait spécifiquement des novices et qu’il disparaitrait grâce à une formation dans le domaine. 

Ali et ses collaborateurs (2014) ont étudié le biais neurophile auprès de 26 étudiants inscrits à l’université dans des cours de neurosciences, de psychologie ou de sciences cognitives. Ils les ont comparés à 32 étudiants dont le domaine d’étude n’était en rien lié aux neurosciences.

Les chercheurs ont souhaité évaluer si le fait d’avoir suivi une formation en neurosciences permettait de se défaire du biais neurophile affectant le jugement. À leur arrivée, les participants se voyaient présenter un appareil désigné comme une nouvelle technologie expérimentale permettant de décoder l’activité mentale du cerveau au repos, afin de lire l’esprit humain. La machine était un faux et permettait d’obtenir des résultats inédits en lisant dans la pensée des individus.

L’analyse du questionnaire a montré que trois quarts des participants jugeaient l’expérience crédible, malgré l’aspect improbable. Les étudiants appartenant au groupe « neurosciences » ont certes montré un scepticisme plus important que les étudiants de l’autre groupe, mais deux tiers d’entre eux ont tout de même indiqué croire en l’expérience réalisée. 

Dès lors, même des individus formés aux limites de l’imagerie cérébrale tendent à suspendre leur jugement critique lorsqu’ils sont face à un dispositif improbable dont on leur dit qu’il analyse l’activité cérébrale.

Nous devons reconnaitre que dans l’ensemble nous sommes tous tentés par des résultats aguicheurs colorés des neurosciences, mais comme toute science, les résultats en neurosciences peuvent être des faux positifs. Il convient, comme dans le cas de toute science expérimentale, de prendre le temps de répliquer les résultats, en réalisant plusieurs expériences, avant de communiquer à leur sujet. 

En outre, l’interprétation des travaux doit toujours être faite avec prudence, nuance et esprit critique. Ce qui fonctionne pour le cerveau sous IRM doit être vérifié pour l’individu dans un environnement réaliste. La situation d’une classe est à ce propos un environnement d’une rare complexité ou de nombreux facteurs interfèrent.

Une raison du malentendu vient probablement également d’une incompréhension des processus de progrès scientifique. À ce titre, le principe de réfutabilité de Karl Popper est important. Selon Popper, une théorie n’est scientifique que si elle est réfutable, c’est-à-dire en mesure de proposer des prédictions qui, si elles sont contredites, demandent de réviser la théorie. 

Dès lors, une étude isolée est à prendre avec une certaine prudence. C’est pour cette raison que les méta-analyses sont puissantes. Elles sont des travaux de synthèse portant sur un grand nombre d’études déjà publiées indépendamment sur le sujet et visant à identifier des tendances robustes. 

Schweitzer, Baker & Risko (2012) ont montré que l’effet attrayant des images de cerveau pouvait disparaitre dans certaines conditions. Un probable effet de banalisation serait en cours et elles apparaissent de moins en moins novatrices qu’au début. Une familiarisation progressive aux neurosciences s’accompagne d’une meilleure compréhension du pouvoir explicatif de l’imagerie cérébrale devrait amener à une réception plus critique et plus juste. 

Nous devons par conséquent être méfiants au sujet de l’applicabilité pratique des neurosciences dans un contexte éducatif, car elles invitent à la crédulité qui nous amène à poser des jugements cléments. La neuréducation ne peut fonctionner seule, mais elle peut apporter des confirmations à d’autres phénomènes mis en évidence par la psychologie cognitive ou la science du comportement. Les neurosciences ont un rôle à jouer en éducation, comme, mais comme celui d’une science à combiner à d’autres parfois plus propice à décrire le fonctionnement d’une classe ou de l’apparentissage qui s’y déroule.



Bibliographie


Ramus, Franck. (2018). Neuroéducation et neuropsychanalyse : du neuroenchantement aux neurofoutaises. Intellectica. Revue de l’Association pour la Recherche Cognitive. 69. 10.3406/intel.2018.1882.

Weisberg, D. S., Keil, F. C., Goodstein, J., Rawson, E., & Gray, J. R. (2008). The Seductive Allure of Neuroscience Explanations. Journal of Cognitive Neuroscience, 20(3), 470 477. https://doi.org/10.1162/jocn.2008.20040

McCabe, D. P., Castel, A. D. (2008). Seeing is believing: The effect of brain images on judgments of scientific reasoning. Cognition, 107(1), 343 352. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2007.07.017

Ali, S. S., Lifshitz, M., Raz, A. (2014). Empirical neuroenchantment: from reading minds to thinking critically. Frontiers in Human Neuroscience, 8. https://doi.org/10.3389/fnhum.2014.00357

Emmanuel Sander et coll., les neurosciences en éducation, Retz, 2018

Racine, E., Bar-Ilan, O., & Illes, J. (2005). fMRI in the public eye. Nature Reviews Neuroscience, 6(2), 159.

Schweitzer NJ, Baker DA, Risko EF. Fooled by the brain: re-examining the influence of neuroimages. Cognition. 2013 Dec;129(3):501-11. doi: 10.1016/j.cognition.2013.08.009. Epub 2013 Sep 14. PMID: 24041836.

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