lundi 23 janvier 2023

De l’importance de s’appuyer sur des modèles et de documenter les pratiques d’enseignement

Enseigner efficacement s'apprend plus qu'il ne se découvre, du moins pour les novices dans leur voie d'acquisition de l'expertise.

(Photographie : Hannah Starkey)




Documenter une pratique en école 


L’idée liée à la documentation d’une pratique d’école, qu’elle soit liée à l’enseignement, à l’évaluation ou à la gestion du comportement, revient à élaborer un vadémécum. Un vadémécum a pour objet de servir de guide ou de repère technique pour guider les actions d’un utilisateur.

Dans un cadre scolaire, un vadémécum doit être suffisamment précis, explicite et détaillé pour qu’un nouvel enseignant qui arrive dans l’école puisse se l’approprier et l’appliquer avec un niveau élevé de fidélité. Un vadémécum est réussi si un nouvel enseignant en l’utilisant exprime toutes les caractéristiques souhaitées à l’origine. Si ce n’est pas le cas, le vadémécum apparait comme non concluant. 

L’enjeu de l’établissement d’un vadémécum est de réduire la variabilité et d’éviter l’effet de loterie, pour le nouvel enseignant ou pour ses classes. Il peut représenter un enjeu de cohérence, de stabilité et d’efficacité pour une école.

Un vadémécum peut fonctionner sur des pratiques organisationnelles, de gestion de classe ou directement liées à l’enseignement.

L’idée du développement d’un vadémécum est de permettre aux nouveaux enseignants de devoir prendre moins de décisions pour eux-mêmes. Cela leur offre plus d’espace pour réfléchir à la qualité de leur prestation.



Œuvrer à une plus grande cohérence et à l’efficacité


Le temps et les efforts mentaux que les enseignants économisent en disposant de vadémécums ou d’autres ressources de références comme des manuels scolaires peuvent être réaffectés à des tâches à plus forte valeur ajoutée. Ces tâches consistent par exemple à poser et répondre aux questions, développer la relation, s’engager dans des démarches d’évaluation formative, de rétroaction, de soutien ou de pratique de récupération.

Des supports pédagogiques détaillés et la définition de routines précises et fonctionnelles sont un étayage pour l’enseignant qui peut se concentrer sur les éléments essentiels et propres aux expériences d’apprentissage des élèves. 

Œuvrer à une plus grande cohérence et à l’uniformité des pratiques permet de s’approcher plus facilement et collectivement des caractéristiques d’un enseignement efficace. C’est également une aspiration à développer l’expertise des enseignants et la qualité de l’apprentissage que les élèves obtiennent.



Associer liberté pédagogique et expertise


Il peut exister une certaine controverse à l’idée de scénariser l’enseignement et d’uniformiser les pratiques. L’une de ces raisons est une vision extrême de ce qu’implique la liberté pédagogique. Elle consisterait à laisser une grande largesse aux enseignants en ce qui concerne la manière d’enseigner et de gérer le comportement de leurs élèves.

Nous pourrions penser qu’un enseignant doit faire ses preuves par lui-même. Nous pouvons estimer qu’il doit commencer par une planification approximative de son cours et de sa gestion de classe. C’est sa responsabilité de concevoir l’ensemble à partir d’une page blanche selon ses intuitions, ses convictions, ses compétences et ses croyances personnelles.

Cette vision de la liberté pédagogique peut se révéler contreproductive et contraire à l’idée de développer le professionnalisme de l’enseignant. C’est d’autant que la plus grande efficience de certaines pratiques face à d’autres a été clairement démontrée. Ne poser aucune limite à la liberté pédagogique revient à hypothéquer l’efficacité de la pratique et limiter l’expertise d’un enseignant.  

Cette forme d’individualisme nie l’existence de preuves selon lesquelles certaines approches sont intrinsèquement meilleures que d’autres pour une matière donnée à enseigner ou face à un public scolaire donné. 

Nous pouvons améliorer l’état existant d’un enseignement ou d’une gestion de classe sans avoir besoin de tout révolutionner. 

Nos compétences nous demandent de prendre en compte de multiples facteurs pour améliorer l’enseignement : 
  • Le diagnostic des préconceptions et des connaissances préalables.
  • Le niveau de motivation ou d’auto-efficacité des élèves.
  • L’ajustement de la charge cognitive ressentie par les élèves pour gérer la progression d’un enseignement explicite.
  • La mobilisation des questions charnières et les formes de rétroaction qui les accompagnent.
  • La mesure des progressions d’apprentissage par des démarches d’évaluation formative.
  • L’exercice de la vigilance, de la prévention et la mobilisation d’un continuum d’interventions en gestion de classe. 



L'approche Direct Instruction et ses leçons scriptées


C’est sans doute Siegfried Engelmann qui a poussé le plus loin l’idée d’une standardisation de l’enseignement et des explications avec le modèle Direct Instruction.

Direct Instruction implique des explications écrites, scriptées, que des enseignants doivent suivre à la lettre. Elle constitue une forme pédagogique qui porte d’une certaine manière l’explication à son apogée.

Le modèle Direct Instruction implique une haute précision et une clarté précise dans la formulation de l’explication. Elle inclut l’utilisation d’exemples et de contre-exemples soigneusement conçus. Le tout se déroule selon un processus contrôlé comprenant de nouvelles informations et de multiples interactions entre l’enseignant et ses élèves.

Direct Instruction est une approche de l’apprentissage fondée sur l’acquisition de la maîtrise. 85 % du temps de leçon est consacré à la pratique de la matière que les élèves ont déjà vue, tandis que seulement 15 % concerne l’introduction de nouvelle matière.

Direct Instruction répond à cinq règles simples (Barbash, 21012) :
  • Être clair
  • Être efficace
  • Enseigner jusqu’à la maîtrise
  • Célébrer le succès
  • Se méfier des intuitions

L’approche est également célèbre pour la maxime : « Si les élèves n’ont pas appris, l’enseignant n’a pas enseigné ». De même, elle utilise largement la technique de la réponse chorale des élèves en classe. 

Le fait d’enseigner jusqu’à la maîtrise impose que la durée de l’instruction soit aussi longue ou courte que nécessaire pour atteindre ce point. Siegfried Engelmann définit la maîtrise comme la capacité des étudiants à répondre correctement à 90 % de la matière. 



S’appuyer sur les épaules des géants pour développer des pratiques efficaces


Avec le temps, avec l’expérience, à force d’enseigner les mêmes contenus aux mêmes profils d’élève, nous pouvons souvent prédire ce qui va se passer. Nous gagnons à connaitre nos options plutôt qu’à avoir à les découvrir par nous-mêmes.

Si nos élèves n’étaient exposés qu’à nos propres idées et intuitions pédagogiques, notre enseignement serait pauvre. Nous gagnons à nous appuyer sur les épaules des enseignants qui nous ont précédés, directement avec nos élèves, en leur empruntant et en nous formant aux pratiques efficaces qui fonctionnent. 

L’enseignement peut être une vocation, il peut être un métier. Avant tout, il doit être conçu comme une profession. Imaginer qu’un enseignant doit concevoir soi-même toutes ses leçons à partir de rien, le réduit au rôle d’artisan amateur et de bricoleur du dimanche. 

Dans la pratique, les enseignants novices, souvent exténués, parfois désespérés, sont confrontés à une feuille blanche. Ils ont un nouveau cours à préparer ou une classe plus difficile à gérer.  

Dans la précipitation, ils récupèrent des cours à gauche ou à droite, de collègues ou sur le web, des conseils ou des ressources dont ils n’auront pas le mode d’emploi complet. À partir de là, ils vont se reconstituer un cours en forme de patchwork ou mettre en place une approche bancale ou inaboutie. Les laisser dans une situation pareille est un peu vain. À force de réinventer la roue, il est difficile de progresser. 

Contrairement à d’autres professions, l’enseignement se vit souvent plus sur le mode personnel ou invidivuel, que professionnel ou collaboratif. La pédagogie s’exprime souvent en termes vagues et abstraits qui entretiennent un flou protecteur sur la pratique.

Disposer d’un plan de cours détaillé et bien conçu pour enseigner une matière, et d’un vadémécum précis sur la gestion de classe dans un établissement, sont de grands atouts pour enseigner de manière rigoureuse et efficace. Mais cela impose qu’ils existent, soient élaborés et soient mis à disposition des enseignants.



Bibliographie


Greg Ashman, 2021, Practical People, https://fillingthepail.substack.com/p/practical-people

Barbash, S. (2012). Clear teaching: With Direct Instruction, Siegfried Engelmann discovered a better way of teaching. Education Consumers Foundation.

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