vendredi 18 juin 2021

Définition d’objectifs personnels par les adolescents

Selon le concept même de motivation, le comportement humain est par nature orienté vers un but. Nos objectifs personnels sont le point de référence ou la norme de comparaison en fonction desquels nous évaluons notre situation actuelle et déterminons nos engagements à venir. Voici une synthèse d’un article de Massey et ses collègues (2008) sur le sujet.

(Photographie : Hirofumi Nagata)


Processus de façonnement des objectifs personnels à l’adolescence (canalisation et sélection)


Si le contenu des objectifs personnels des adolescents est essentiellement guidé par des normes sociales et culturelles, leurs choix restent hautement idiosyncrasiques

Selon un processus défini par Jari-Erik Nurmi (2004) et qu’il a appelé canalisation, les objectifs personnels sont façonnés par :

  • Les expériences d’apprentissage antérieures
  • Les caractéristiques de l’individu
  • Les opportunités et contraintes présentes dans l’environnement.

Dans le contexte de ces environnements et des opportunités qui s’offrent à eux, les adolescents élaborent leurs objectifs. Ils planifient pour les atteindre selon un processus appelé sélection (Nurmi, 2004).




La définition d’objectifs personnels à l’adolescence


Le psychologue finlandais Jari-Erik Nurmi (2004) s’est intéressé à la manière dont se forment les projets personnels, à l’adolescence et au début de l’âge adulte.

Il a proposé un modèle dynamique, expliquant comment les jeunes construisent, sélectionnent et ajustent leurs objectifs personnels en interaction avec leur environnement. Le processus repose sur des mécanismes d’autorégulation. 

Dans cette perspective, le bien-être dépend de la capacité de l’individu à aligner ses objectifs personnels avec les canaux offerts par la société. Il s’agit d’un ajustement entre la personne et son environnement. 

Les objectifs personnels ne se choisissent pas dans le vide. Pour un individu, ils sont canalisés à travers les filtres de ce que la société attend d’eux et de ce qu’ils croient être capables d’accomplir. Ils sont le produit d’un dialogue constant entre les désirs personnels  et l’environnement.


La canalisation des objectifs


L’individu n’est ni un agent totalement libre ni une victime passive de son sort. La canalisation est le processus par lequel le contexte social et culturel oriente les choix de l’individu. L’environnement social structure progressivement le champ des objectifs envisageables.

Dans le cadre de la canalisation des objectifs, les attentes normatives réduisent le champ des possibles en orientant implicitement vers certaines trajectoires. 

Elles se retrouvent dans : 
  • Les attentes parentales
  • Les exigences scolaires
  • Les normes culturelles (liées au développement de l’autonomie, à la réussite personnelle et professionnelle, à la filière d’études et au fait d’entamer une carrière dans un domaine)
L’individu ne choisit pas dans un espace infini. Ses options sont canalisées par le contexte. Certains objectifs sont facilités, d’autres sont bloqués, des opportunités ou leur absence sont structurelles : 
  • Les filières scolaires disponibles
  • Les ressources économiques (marché du travail)
  • Le contexte socioculturel


La sélection des objectifs personnels


L’individu s’engage dans une sélection active d’objectifs personnels selon : 
  • L’évaluation de la valeur de l’objectif : Quelle est son importance subjective ? Quelle est sa cohérence avec l’identité émergente de l’individu ? Quelle est sa désirabilité sociale ?
  • L’évaluation de la faisabilité : Quelles sont mes compétences perçues ? Quelle est ma probabilité de réussite ? Quelles sont mes ressources disponibles ?
L’objectif retenu est généralement celui qui optimise et associe une valeur élevée et une faisabilité perçue suffisante.

Pour atteindre l’objectif fixé, l’individu développe une stratégie. Cela implique :
  • La recherche d’informations.
  • La gestion du temps.
  • L’anticipation des obstacles.
La stratégie liée à l’objectif personnel retenu se fait sous l’influence de l’individu, selon les efforts fournis, la persévérance et le focus. Elle est également directement sous l’influence de l’environnement en fonction des ressources disponibles et du soutien social.


L’ajustement et l’adaptation


Les objectifs personnels d’un individu ont une dimension dynamique : 
  • S’il pense qu’il a les capacités d’influencer son destin, il persévérera. 
  • S’il se sent impuissant face aux contraintes de l’environnement, il abandonnera l’objectif pour en choisir un plus « réaliste ».
Différents cas de figure peuvent amener à se désengager d’un objectif, à le modifier ou à en sélectionner un nouveau plus adapté. Ces situations apparaissent lorsqu’un échec survient, que le contexte change, ou que la faisabilité diminue.

L’évaluation et l’adaptation de l’objectif personnel se font pour l’individu par un ajustement des attentes. De même, elles sont sous l’influence de l’environnement en fonction des renforcements liés aux réussites et des échecs et de leurs conséquences. Ce processus protège l’estime de soi et permet une adaptation développementale.

Les objectifs personnels sont ainsi socialement situés, cognitivement évalués, émotionnellement investis et révisables dans le temps.



Développement du concept de soi et des objectifs personnels à l’adolescence


Le concept de soi est un ensemble de croyances à propos de soi-même qui inclut des éléments tels que : 

  • La performance scolaire
  • L’identité de genre
  • L’identité sexuelle
  • L’identité ethnique.

Selon Charles Cooley en 1902, le concept de soi est dépendant de la manière dont les autres nous perçoivent et nous évaluent.

Selon George Herbert Mead dans les années 1930, le concept de soi se construit à travers les interactions sociales.

Selon Carl Rogers (1959), le concept de soi a trois éléments différents :

  • L’image de soi ou perception de soi, qui est la partie cognitive ou descriptive de soi (par exemple, « je suis un élève en première année du secondaire et je fais de la natation sportive »).
  • L’estime de soi, qui relève de l’évaluation, du sentiment de valeur et de l’opinion (par exemple, « j’aime le fait que je fasse de la natation sportive »). L’estime de soi concerne notamment l’image qu’a l’individu de lui-même et sa propre confiance en soi.
  • Le soi idéal, ce que l’on souhaiterait être.

Le concept de soi est constitué de schémas du soi passé, présent et futur. Le soi futur représente alors les idées qu’a un individu de : 

  • Ce qu’il pourrait devenir
  • Ce qu’il aimerait devenir
  • Ce qu’il a peur de devenir (et souhaite éviter de devenir). 

Les sois possibles peuvent fonctionner comme des incitations à un comportement donné. Les individus ont tendance à percevoir le soi passé de manière moins favorable (par exemple, « je suis devenu meilleur que je ne l’étais ») et le soi futur plus positivement (par exemple, « je serai mieux que je ne le suis maintenant »).

Les objectifs des adolescents ont des caractéristiques propres à cette période de la vie. Ils sont distincts par divers aspects de ceux qu’ils poseront une fois adultes. Ils reflètent généralement les tâches et les échéances de développement attendues en fonction de l’âge des adolescents.

Les adolescents orientent leur propre développement vers des résultats particuliers : 

  • En se choisissant des objectifs personnels 
  • En déterminant des stratégies pour les atteindre
  • En évaluant le résultat de leurs efforts. 

La détermination et la poursuite réussie d’objectifs personnels sont particulièrement pertinentes à l’adolescence, car l’établissement de l’identité y revêt une importance fondamentale. La poursuite d’objectifs personnels est suggérée comme participant à un processus d’autodirection et de définition de soi. 

Ce processus va définir : 

  • Les rôles que les adolescents assument
  • Les récits qu’ils se construisent sur eux-mêmes
  • La façon dont ils s’évaluent. 

Le développement du concept de soi influence à son tour les attentes des adolescents en matière de résultats, le choix des objectifs personnels et les moyens de les atteindre dans un processus interactif continu.



La dimension émotionnelle de la poursuite d’objectifs personnels à l’adolescence


Les individus investissent du temps, de l’énergie et des ressources dans la poursuite de leurs objectifs personnels. Naturellement, le processus de poursuite des objectifs façonne à son tour leur expérience émotionnelle.

La poursuite réussie d’un objectif est associée à un affect positif et à un bien-être plus élevé. Dans le cade de la théorie de l’autodétermination, les besoins psychologiques de base, tels que la relation, la compétence et l’autonomie, sont considérés comme la force de motivation derrière la fixation d’objectifs personnels. La réalisation réussie d’un objectif personnel est censée satisfaire ces besoins.

Inversement, l’entrave à la poursuite d’un objectif est associée à un affect négatif plus important et à une réduction du bien-être.

Pour comprendre le bien-être physique et émotionnel des adolescents, il est par conséquent nécessaire de comprendre leurs objectifs personnels et les facteurs qui influencent leur réalisation.

 



Modèles théoriques de la fixation et de la poursuite d’objectifs à l’adolescence


Diverses perspectives théoriques ont été utilisées pour comprendre et expliquer les mécanismes et processus impliqués dans le développement de la fixation et de la poursuite d’objectifs à l’adolescence. Elles sont citées ici telles que présentées dans l’étude de Massey et ses collègues (2008) vers laquelle nous renvoyons pour les références bibliographiques complètes. 

  • La théorie des sois possibles (Markus et Nurius, 1986 ; Oyserman et Fryberg, 2006)
  • La théorie de l’orientation vers l’avenir (Nurmi, 1991, 1993 ; Seginer, 1992 ; Trommsdorff, Lamm et Schmidt, 1979)

Ces théories intègrent des conceptualisations de soi que nous attendons, espérons, craignons ou voulons éviter de devenir. Ces représentations cognitives abstraites comportent à la fois une composante d’approche et une composante d’évitement.

  • La théorie des préoccupations actuelles (Klinger, 1975) 

Dans cette théorie, le fait d’avoir une préoccupation est un engagement envers un but, ce qui incite au comportement. 

  • La théorie de l’analyse des projets personnels (Little, 1983)

Dans cette théorie, les buts sont conceptualisés à un niveau plus comportemental. Les projets personnels sont définis comme des actes interdépendants destinés à atteindre ou à maintenir un état désiré. 

  • La théorie du contrôle de Carver et Scheier (Carver & Scheier, 1990a, 1990b)
  • La théorie sociale cognitive de Bandura (Bandura, 1986, 1997)
  • La théorie de l’écart par rapport à soi-même, de Higgins (Higgins, 1987)

Dans ces théories, les objectifs servent de norme ou de représentation cognitive et symbolique à laquelle l’état ou le comportement actuel est comparé. La divergence entre cet idéal et l’état actuel génère de l’insatisfaction et motive une action ciblée. 

  • La théorie de la fixation d’objectifs Latham & Locke (1991 ; Locke & Latham, 1990)

Cette théorie propose que l’action dirigée vers un but soit consciente et intentionnelle et que des buts difficiles, mais réalistes conduisent à une meilleure performance. 

  • La théorie des tâches de la vie (Cantor et coll., 1987 ; Havighurst, 1953) 

Cette théorie intègre une perspective temporelle dans la définition des objectifs, dans laquelle les tâches déterminées personnellement doivent être travaillées et achevées au cours d’une certaine période de la vie. 

  • La théorie de l’autodétermination (Deci & Ryan, 1985, 1990) 

Cette théorie se concentre sur la source de motivation des objectifs, qu’elle soit intrinsèque ou extrinsèque.

Malgré les différences d’orientation, d’abstraction et de terminologie, ces théories ont en commun le fait que :

  • Les objectifs personnels sont définis comme des forces motivationnelles guidant le comportement et les voies de développement
  • Les objectifs personnels sont essentiels pour comprendre le comportement (des adolescents) et le bien-être. 




Life design


Plus récemment, un nouveau paradigme, le Life Design (LD) a été développé dans un cadre plus large pour l’orientation et le développement de carrière au 21e siècle (Nota et Rossier, 2014). Il s’ajoute aux modèles d’adaptation et de développement de la personne et de l’environnement du 20e siècle en se concentrant sur la création de sens par le travail. 

Son enjeu est une meilleure prise en compte des complexités du travail et des carrières, engendrées par les conditions économiques actuelles, la mondialisation et la révolution numérique. Les individus font aujourd’hui l’expérience d’un nouvel arrangement social du travail qui passe des emplois permanents aux emplois temporaires. Des trajectoires de carrière professionnelles autrefois linéaires deviennent des trajectoires de carrière dynamiques. La nécessité de l’acquisition de connaissances professionnelles spécifiques rencontre l’idée d’un apprentissage tout au long de la vie.

Le life design met l’accent sur la nécessité d’aider les personnes à devenir des experts dans la construction de leur vie-carrière. Il vise à aider à anticiper et à gérer les transitions, et à créer l’espoir d’un avenir meilleur. L’adaptabilité de la carrière est considérée comme la compétence essentielle du travailleur contemporain pour atteindre ces objectifs. 




Importance du choix d’objectifs personnels à l’adolescence


Les adolescents déclarent des objectifs personnels dans une variété de domaines de la vie. Les objectifs les plus courants des adolescents concernent leurs choix et envies d’éducation et de profession. D’autres objectifs importants sont ceux liés à leurs relations sociales. 

En général, les objectifs des adolescents suivent un prototype culturel. Selon celui-ci, les adolescents s’attendent à atteindre d’abord leurs objectifs éducatifs, puis leurs objectifs professionnels et familiaux et enfin à s’assurer des biens matériels. 

Il a été mis en évidence que des aspirations élevées à l’adolescence sont liées à une plus grande réussite au début de l’âge adulte

Malgré ces tendances générales, le type d’objectifs que les adolescents s’efforcent d’atteindre peut varier considérablement d’un individu à l’autre. Les adolescents aspirent aux objectifs qui, selon les circonstances de leur vie et le contexte social, leur sont ouverts. 




Contenus et processus liés aux objectifs personnels à l’adolescence


Une distinction peut être faite entre le contenu et les processus liés aux objectifs personnels des adolescents. 

Le contenu des objectifs personnels :

  • L’état désiré, par exemple « terminer avec succès mes études », « avoir un travail » ou « avoir mon propre logement »
  • L’état à éviter, par exemple « être au chômage », « rater mes études », etc. 
  • L’importance qui lui est accordée.
  • La nature intrinsèque ou extrinsèque de la motivation sur laquelle il repose.

Les processus liés aux buts comprennent les comportements et les cognitions associés à ces buts, comme :

  • L’engagement envers le but
  • La difficulté perçue
  • La perception de l’atteignabilité
  • Les plans de réalisation
  • Les progrès perçus
  • Les échéances prévues pour l’atteinte du but (extension temporelle)
  • Les attributions pour la réussite de l’objectif. 




L’influence de l’âge sur les objectifs personnels des adolescents


Les objectifs personnels des adolescents reflètent les tâches pertinentes de cette période de la vie. Le contenu des objectifs variant en fonction du stade de développement et des normes culturelles et de genre. 

Avec l’âge et le développement de la maturité cognitive, les adolescents font preuve de plus en plus d’exploration, de planification et de confiance dans leurs capacités à atteindre leurs objectifs personnels.

Le contenu des objectifs personnel peut généralement être classé par âge et reflète les questions importantes d’une période particulière de la vie. 

Pendant la transition de l’enfance à l’âge adulte, les adolescents fixent et poursuivent des objectifs propres à cette période. Au cours de cette phase de la vie, les priorités des objectifs changent : 

  • Les objectifs de loisirs atteignent leur maximum au début de l’adolescence (10-14 ans)
  • Les objectifs scolaires/éducatifs semblent augmenter en importance vers le milieu de l’adolescence. 
  • Les objectifs professionnels, familiaux et patrimoniaux semblent augmenter après le milieu de l’adolescence.
  • Les adolescents plus âgés rapportent un plus grand nombre d’espoirs et des craintes plus élevées en matière d’éducation. 
  • La planification de la réalisation des objectifs semble augmenter entre le début et le milieu de l’adolescence tandis que les attentes concernant la réalisation des objectifs restent stables.
  • La confiance dans la possibilité d’atteindre les objectifs augmente à partir du milieu de l’adolescence.
  • Avec l’âge, les adolescents peuvent ajuster leurs objectifs, augmentant ainsi les chances réalistes de les atteindre dans le contexte des opportunités et des limitations actuelles. 

Les adolescents font état de buts/espoirs qui s’étendent jusqu’au début de la troisième décennie de vie (mais pas au-delà), mais leurs craintes semblent s’étendre jusqu’à la quatrième décennie de la vie. 




Facteurs d’influence sur les objectifs personnels à l’adolescence


Le contenu des aspirations et leur poursuite par les adolescents semblent être influencés par divers facteurs sociodémographiques et psychologiques. 

De multiples facteurs viennent influencer la motivation des adolescents. Nous pouvons citer des facteurs sociodémographiques et culturels tels que l’âge, le sexe, le statut socioéconomique, le niveau d’éducation, les valeurs familiales ou l’appartenance ethnique. De même, d’autres facteurs plus extérieurs interviennent comme l’actualité, le contexte social, les structures institutionnelles ou le climat sociopolitique. 

Si l’influence des parents est évidente, les objectifs des adolescents sont, à leur tour, susceptibles de façonner ceux de leurs parents

Les ressources matérielles, psychologiques et sociales jouent également un rôle important dans la détermination des voies possibles de réalisation des objectifs personnels par lesquelles les adolescents peuvent atteindre leurs aspirations. 

Les objectifs que les adolescents s’efforcent d’atteindre, la façon dont ils pensent et vivent la poursuite des objectifs façonnent (leur atteinte ou leur échec), à leur tour, le comportement, la perception de soi et le bien-être. 

Ces facteurs influencent les normes auxquelles les adolescents se comparent et le contexte dans lequel leurs objectifs personnels sont poursuivis. 

La nature circulaire de ces relations peut constituer une spirale ascendante ou descendante 



Mis à jour le 07/01/2024


Bibliographie


Massey, Emma & Gebhardt, Winifred & Garnefski, Nadia. (2008). Adolescent goal content and pursuit: A review of the literature from the past 16 years. Developmental Review. 28. 421–460. 10.1016/j.dr.2008.03.002.

Nurmi, J.-E. (2004). Socialization and self-development. Channeling, selection, adjustment and reflection. In R. M. Lerner & L. Steinberg (Eds.), Handbook of adolescent psychology. Hoboken, New Jersey: John Wiley & Sons.

Nota, L. & Rossier, J. (Eds). (2014). Handbook of the life design paradigm: From practice to theory, from theory to practice. Göttingen: Hogrefe

Concept de soi. (2024, juin 28). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 10:59, juin 28, 2024 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Concept_de_soi&oldid=216329016.

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