mercredi 17 février 2021

Partager la communication en développement professionnel

Si le coaching pédagogique représente la forme la plus efficace de développement professionnel, il n’est pas envisageable de le généraliser que ce soit pour le coût qu’il représenterait et simplement pour le déficit d’experts disponibles.

Photographie : Michal Sierakowski)

Il est dès lors important que les démarches de développement professionnel associent le coaching pédagogique à la création de communautés d’apprentissage professionnelles qui peuvent servir de chambre d’écho. 



Viser l’essentiel et non le périphérique


Les initiatives, les approches et les innovations abondent. Face à cette exubérance d’informations parfois floues, réductrices et imprécises, les enseignants peuvent souvent échouer dans leur tentative à donner un sens à ce qu’ils découvrent, à l’adopter et à la partager. 

Il y a un risque réel à privilégier les pistes pratiques, directement applicables, contextualisées et simples d’accès. En ne prenant que ce qui convient déjà, nous n’introduisons que des améliorations périphériques qui confirment et accentuent certaines de nos pratiques sans les approfondir ni les changer et sans s’intéresser à leurs déterminants. 

Nous échouons alors à apporter un réel changement et des améliorations durables et systémiques. Nous devons être capables de nous centrer sur nos difficultés et points faibles et accepter d’essayer de nouvelles approches dans la mesure où elles disposent de données probantes qui les valident.




Créer un terrain d’entente


Dans la mesure où nous demandons à des enseignants à sortir de certaines de leurs habitudes plutôt que de les renforcer nous devons créer un climat de confiance réciproque et d’entente sur les intentions visées.

Créer un terrain d’entente impose d’établir un climat de confiance. Dans celui-ci, chacun se sent en sécurité pour échanger. Nous sommes prêts à prendre des risques pour tester puis partager son retour d’expérience.

Tout cela impose de rendre le parcours, notre expérience et notre présence crédible et de proposer des pistes, des outils et des modèles sélectionnés pour être en phase avec le contexte et les attentes des enseignants. La crédibilité doit paraître dénuée de toute arrogance. Elle doit se révéler de manière humble et désintéressée.

Il convient de ne pas aller trop vite, de partager des connaissances pointues, mais ciblées, et accompagnées d’un ou deux outils ou pistes pratiques. 

Mais il convient d’impliquer, de faire prendre part et d’échanger le plus tôt possible. Nous cherchons tous à comparer, à échanger, à écouter, à valider nos expériences, les uns par rapport aux autres, avec nos propres critères et ceux proposés dans le cadre d’une nouvelle perspective.

La nouvelle perspective doit s’immiscer dans celle des enseignants qui doivent être amenés à se l’approprier, à l’utiliser, à la tester et à en découvrir l’utilité pratique dans leurs propres contextes. C’est ce seul cheminement qui peut mener à une adoption et à un changement de pratiques.

Se concentrer sur les points communs renforce la crédibilité, il faut donc prendre le temps de connaitre les attentes, les difficultés et les envies des enseignants dans le cadre du projet. Mettre en évidence des expériences et mettre en commun des ressentis contribue à l’établissement de réels objectifs communs.

Les contenus présentés peuvent servir de base à la création d’un terrain d’entente. Il a le potentiel d’unir un groupe de personnes diverses vers un but commun. Cela reste vrai même si ces personnes n’avaient peut-être jamais eu l’impulsion de s’unir en raison de leur grande diversité d’expériences et de sensibilité. 

Ce sont les enseignants qui choisissent de se connecter et de s’investir dans un projet et non l’inverse. Ils ne répondront que si c’est dans leur intérêt. Leurs valeurs personnelles et professionnelles détermineront en fin de compte leur comportement. L’idéal est d’identifier et de s’aligner sur les valeurs, le vécu et les attentes existantes.

Pour établir un lien, nous devons par conséquent :

  • Nous fonder sur des expériences partagées : qu’avons-nous en commun face au projet abordé, comme faire émerger le vécu en installant un contexte propice ?
  • Définir des objectifs en commun : vers quoi souhaitons-nous nous diriger, quels résultats sont mutuellement souhaités, quelles améliorations concrètes sont visées ?
  • Quelles sont notre expertise et nos qualifications : pourquoi sommes-nous qualifiés pour les accompagner ? Comment allons-nous chercher et valoriser leur expertise et contribuer à l’enrichir ? 



Établir une communication sur ce qui est partagé


Dans la mesure où l’enjeu est situé au niveau d’un développement professionnel, l’accent ne doit pas être mis d’emblée sur le contexte et sur l’application directe. Au contraire, une première approche gagne à être séparée d’un contexte trop spécifique, subjectif ou personnel.  

Si le contexte nous est essentiel et nous touche directement, il ne doit pas être un obstacle, car l’enjeu doit être sur la communication et l’échange. Il s’agit dès lors de déterminer les éléments généraux qui s’en dégagent. Il faut créer un terrain d’entente où le dialogue est possible et où les interventions de chacun peuvent faire sens. 

Il faut trouver le juste équilibre. D’un côté, nous avons la vision d’un enseignement comme d’un art qui ne peut s’enseigner. Il serait pleinement le résultat de l’adéquation entre la situation et la personnalité des différents intervenants. De l’autre, l’enseignement ne serait qu’une pure technique faite de procédures définies et hors-sol. Il faudrait l’appliquer invariablement sans une réflexion sur leur adaptation et l’importance de pertinence en fonction du contexte ne serait que minime.

Nous avons besoin d’un partage commun autour de quelques éléments invariables. Ils viennent s’intégrer dans les paramètres de nos contextes. Ils rejoignent le langage et la culture que nous avons en commun. Nous partons d’idées pour poser des hypothèses et des interprétations sur ce que nous vivons. C’est ce qui permet le partage et une compréhension commune. Cela nous permet également de nous projeter dans l’avenir et dans des démarches délibérées de mise en œuvre.



Des échanges diagonaux


Un développement professionnel réussi se traduit par des améliorations concrètes et durables pour les enseignants impliqués et pour leurs élèves. En pratique, il ne peut se satisfaire d’une communication linéaire entre le formateur et chaque enseignant formé, car cela s’accompagne d’une perte d’informations et une distorsion. Chacun des deux intervenants perd des aspects de la communication de l’autre et interprète à sa façon.

Au contraire, nous avons besoin de regards croisés, d’échanges diagonaux dans le cadre d’une communauté d’apprentissage professionnelle. Les challenges sont mieux posés et acceptés lorsqu’ils sont partagés. L’engagement devient plus naturel. Le contexte devient le champ d’application et de réflexion du groupe où les interprétations peuvent être partagées. C’est la compréhension commune et la réflexion partagée autour de modèle et de leur mise en pratique réussie qui sont la dynamique visée pour atteindre les résultats escomptés.   

La création d’une équipe partageant la compréhension, la mise en œuvre, les choix de direction à ce moment précis du passage à la pratique est un antidote à tout sentiment de dilution et de fragmentation. 

Les enseignants n’ont pas seulement besoin d’entendre, de découvrir ou de lire à propos d’approches nouvelles. Ils ont besoin de les voir à travers les yeux de leurs collègues et de les vivre eux-mêmes dans leurs classes. Ils ont besoin de les partager, de les apprendre et de se les approprier ensemble dans une communauté de pratique. Le changement doit être collectif.



Le support de communication


Lorsqu’il faut piloter ou accompagner une telle communauté d’apprentissage, nous ne pouvons nous contenter d’un contenu oral volatil, nous devons pouvoir afficher l’information, le modèle et sa transcription pratique ou procédurale. 

La présence de ce support extérieur est fondamentale pour la communication, pour le partage et pour la rétroaction. Ces échanges sont d’autant plus cruciaux lorsque comme dans le cas des enseignants, l’apprentissage est lié à une pratique délibérée d’experts. Elle est elle-même en rapport avec le développement de compétences et en lien avec des modèles mentaux.

La présence d’un support visuel permet d’échapper à un piège qui rend la communication difficile, d’autant plus lorsqu’elle porte sur le vécu subjectif d’individus.

Cela impose de n’y inclure en évidence que des informations utiles à la tâche de l’enseignant. Nous devons exagérer, mettre en évidence, voire presque déformer, les informations centrales ou les concepts clés, préciser les éléments de vocabulaire cruciaux. L’enjeu est de faciliter leur appropriation, leur mise en œuvre et le suivi dans le temps. Les nuances doivent rester disponibles en périphérie, mais elles ne peuvent d’emblée venir engorger le goulot d’étranglement de la compréhension nouvelle et mutuelle. 



L’espace de rétroaction


Le retour d’information est régulièrement difficile à communiquer malgré nos meilleures intentions. Un point essentiel porte sur la manière de le donner. 




Communication à deux points


La communication à deux points est la façon la plus typique, la plus naturelle dont nous communiquons. Nous parlons à une personne que nous regardons et elle nous répond en soutenant le regard. Nous nous faisons face directement. Il n’y a rien de mal à cela car c’est la façon la plus naturellement humaine de communiquer.

La communication à deux points est susceptible de moins bien fonctionner dans le cas d’une conversation difficile. L’un des deux intervenants est susceptible d’être mal à l’aise, contrarié ou anxieux. Le fait d’adresser un commentaire à un collègue risquera invariablement d’éveiller des sentiments et des réflexions privées des deux côtés. 

Même si nous nous efforçons de nous protéger avec une armure professionnelle, nous ressentons toujours des critiques comme des petites flèches qui nous attaquent personnellement. Automatiquement, elles peuvent déclencher une série de réactions physiologique comme un sentiment de tension, de stress, etc.

Il vaut mieux éviter la dynamique du face-à-face en contexte professionnel. Dans cette situation typique, tout le feedback est personnel, malgré l’intention de ne pas l’être, parce qu’il est dirigé directement vers la face de la personne. Parfois, dans l’effort de paraître plus humain, nous augmentons et intensifions le contact visuel. C’est une erreur.



Communication à trois points


Nous devons privilégier une communication à trois points. Cette stratégie non verbale a été mise en avant er définie par Michael Grinder, un expert en communication non verbale. 

La personne qui donne la rétroaction et celle qui la reçoit regardent toutes deux un troisième élément, un support visuel. Les interactions ne sont plus centrées sur la face de la personne, qui est dès lors préservée, mais sur l’objet qui offre un point commun vers lequel l’orateur peut orienter ses commentaires et l’attention.

Cette démarche limite l’émergence d’une dimension trop émotionnelle ou subjective. En se mettant simplement côte à côte, le destinataire de la communication difficile se sentira mieux.

En s’asseyant côte à côte, les deux personnes peuvent regarder un support visuel commun et diriger leurs commentaires l’une vers l’autre à travers celui-ci. Le ton change immédiatement et devient plus amical.  

Le niveau d’objectivité souhaité, nécessaire à un retour d’information efficace, est bien plus facilement atteint dans cette dynamique.

Dans cette dynamique, toute communication est dirigée par un troisième point — le visuel partagé. Il y a maintenant un écart entre le messager et son message. La communication forme un triangle. Les commentaires portent désormais sur la pratique extérieure de l’enseignement et non plus sur la manière d’être de l’enseignant et sur ce qu’il est intrinsèquement. Il n’y a plus de mise en danger de la face d’un individu.

Toutefois, une fois que la partie difficile a été expliquée, il est bon de terminer la conversation par un contact visuel habituel. Et dans cette dynamique conversationnelle plus typique, nous ne devons pas oublier de délivrer du renforcement afin de développer la relation.

Plus largement, cette approche fonctionne également très bien dans le cadre scolaire lorsque nous devons délivrer une rétraction sur l’apprentissage ou sur le comportement. Si nous disposons d’un document de référence, correctif, cours, règlement, affiche, nous pouvons échapper à la tension du face-à-face. 



Les échanges en groupe


Les principes de la communication en trois points s’appliquent parfaitement dans les situations de groupe. Cette approche peut être développée dans le cadre d’une formation. L’animateur forme le premier point du triangle. Le groupe est le deuxième point. Les données ou les informations ciblées en sont le troisième point.

L’externalisation des idées d’une manière publique en fonction d’un support de référence offre un cadre à la communication. Cela nous permet d’éviter les polémiques et les jeux d’influences auxquels les individus tendent souvent à se livrer. 

Ce troisième point peut comprendre des articles professionnels, des sélections de textes, des échantillons de travaux d’étudiants, des éléments graphiques et des présentations de données quantitatives ou qualitatives. 

Lorsque nous orientons les commentaires vers le visuel lui-même, les réactions trop subjectives peuvent être contournées. Les jugements et les raccourcis peuvent être évités. Nous évitons que chaque individu laisse tourner ses pensées en boucle autour de ses propres interprétations privées qui sont propices à l’errance mentale. 

L’accent mis sur le troisième point augmente la sécurité psychologique et le bien-être des participants, du groupe. Le troisième point sépare les informations de la personne physique du formateur. De plus, cela permet aux membres du groupe d’interagir et de communiquer à partir des données sans avoir à établir un contact visuel avec leurs collègues. Il y a échange d’interprétation, de questions, de réponses et d’hypothèses dans l’activation d’une forme d’intelligence collective.

Pour l’animateur, l’enjeu est de faciliter le processus en favorisant la prise de parole et en dépersonnalisant les informations considérées. Les échanges se font en utilisant un langage impersonnel pour décrire l’information, son interprétation, sa contextualisation dans le cadre d’expériences propres et son appropriation.

Un visuel fournit un point de convergence qui unit la pensée de chaque membre du groupe. Le sentiment tangible d’une compréhension commune. Une présentation qui crée un terrain d’entente a le potentiel d’unir un groupe diversifié de personnes vers un but commun.

Une telle focalisation et une telle perception commune présentent des avantages considérables lorsqu’elles sont appliquées à des situations d’encadrement, d’échange et de développement professionnel.

Les enseignants évitent assez naturellement les pronoms personnels (je, nous, vous, mes élèves, etc.). L’objectif est de transformer les données et les informations en un projet commun plutôt qu’en une somme de points de vue personnels et subjectifs. 



Bibliographie


Tom Sherrington and Oliver Caviglioli, Teaching WalkThrus, 2020, John Catt

Nancy Duarte, Resonate: Present Visual Stories that Transform Audiences, 2010

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