samedi 4 avril 2020

La curiosité ou le pouvoir d’une bonne histoire

Raconter une bonne histoire ou attiser la curiosité des élèves, deux astuces pédagogiques immémoriales dont font usage les enseignants. Mais pourquoi ça marche ? Visite du côté de la psychologie cognitive.


(Photographie : Boris Milas)





Le système de renforcement ou circuit de récompense


Notre sensibilité à la motivation nous vient de comportements ayant été bénéfiques pour la survie de notre espèce. Ils ont été inscrits dans notre ADN par la sélection naturelle à travers le processus d’évolution.

Des systèmes cérébraux spécialisés ont évolué pour nous procurer du plaisir ou du déplaisir, afin de favoriser l’exécution de certains comportements avantageux ou de mener à l'extinction d'autres qui seraient défavorables.

Il existe ainsi deux voix majeures dans le cerveau :
  • Le circuit de la récompense (ou système de renforcement)
  • Le circuit de la punition 
Le circuit de récompense fonctionne comme un système de renforcement de certains comportements face à d’autres. Il est en activité lorsque l’on vit des événements agréables.

Il est indispensable à notre survie et à notre bien-être. Il fournit la motivation nécessaire à la réalisation d’actions ou de comportements adaptés permettant de nous préserver.

Notre système de renforcement est constitué par trois composantes indissociables :
  • Affective : elle correspond au plaisir provoqué par les « récompenses », ou au déplaisir provoqué par les « punitions ».
  • Motivationnelle : elle correspond à la motivation à obtenir la « récompense » ou à éviter la « punition ».
  • Cognitive : elle correspond aux apprentissages généralement réalisés à travers le conditionnement et au-delà.


Le rôle de la curiosité


Intimement liée à la motivation, la curiosité est également associée au circuit de récompense et l’activer est susceptible de contribuer aux apprentissages.

L’influence de la curiosité sur le circuit de récompense a été étudiée au niveau de l’apprentissage. Ce qui nous anime est le désir d’en savoir plus sur un fait plutôt que la réponse elle-même. C’est la quête réussie qui engage le circuit de récompense, non le fait que l’on obtienne la réponse. Ainsi dans la réalisation d’une tâche, ce qui motive c’est le fait de la réaliser avec succès plus que d’aboutir à une production donnée.

La curiosité est un processus qui stimule l’apprentissage. Des recherches l’ont montré : une phase d’apprentissage a été tout d’abord organisée. Un test de mémoire ultérieur a montré que des apprenants vont plus se souvenir de réponses aux questions ayant éveillé une plus grande curiosité, que celles n’en ayant généré qu’une une valeur faible.

La curiosité stimule l’engagement qui stimule le traitement cognitif. Ce dernier stimule à son tour une mémorisation plus profonde.

Un élève qui s’ennuie aura plus de difficulté à s’engager, ce qui se traduira invariablement par plus de distraction et un traitement cognitif moindre, avec finalement un apprentissage limité.


Implications pour l’enseignement


En classe, il est important que les élèves soient engagés le plus possible dans un traitement cognitif pertinent qui se traduira en un apprentissage signifiant.

La curiosité correspond à une piste explorable pour améliorer le rendement. Le principe serait de trouver des moyens pour favoriser la motivation dès le départ et activer à travers la curiosité le système de renforcement.

L’idée est de partir du principe que la curiosité se manifestera souvent sous la forme d’un questionnement personnel et l’idée est de l’attiser.

Deux pistes générales sont évidentes :
  1. Poser les objectifs pédagogiques sous forme de défis. 
    • Au début d’un cours ou de la lecture d’un chapitre de manuel, les élèves doivent savoir ce qui est visé pour diriger leur attention. 
    • Les objectifs pédagogiques présentés comme des défis orientent leur curiosité dans la bonne direction.
  2. Introduire un processus de narration dans l’enseignement. 
    • Il peut s’agir d’une histoire, d’anecdotes, ou d’un schéma de questionnement qui pilote le modelage. 
    • Différentes autres manières de favoriser l’intérêt des élèves sont des visites extérieures ou l’intervention d’un invité extérieur, l’usage de capsules vidéo, la démonstration d’expériences en classe ou encore l’usage d’histoires que nous allons explorer ici. 
Dans tous les cas, il ne s’agit jamais de distraire. Il y a toujours un objectif cognitif d’apprentissage derrière ces pistes. L’idée est d’activer un processus de questionnement chez l’élève qui l’amènera à relier les nouveaux savoirs à ses connaissances préalables.

Pour cela, il s’agit de s’assurer que sont activés les schémas cognitifs préalables des élèves sur les sujets explorés en classe. Les nouvelles informations vont pouvoir venir s’intégrer naturellement aux schémas existants d’un élève, les faire évoluer ou en créer de nouveaux, à chaque fois à travers la création de liens signifiants.

Partir des connaissances existantes sur les faits et les concepts liés est fondamental et activer la curiosité des élèves est un plus pour leur engagement.


Inclure de la narration


Un moyen utile de motiver les élèves durant le modelage est de stimuler l’apprentissage par le biais de récits qui vont attiser la curiosité.

Selon les hypothèses théoriques de David C. Geary, dans la cadre de la psychologie évolutionniste de l’éducation, l’être humain dispose d’un biais d’apprentissage en faveur de l’apprentissage par des histoires.

D’un point de vue évolutif, il s’agit d’un mode naturel de transmission culturelle de connaissances au sein de notre espèce. D’un point de vue scolaire, il est dès lors plus aisé de capturer l’attention d’élèves en exploitant cette dimension.




La recherche en psychologie cognitive confirme cette hypothèse. Les histoires sont faciles à comprendre et à retenir. Non seulement elles capturent notre attention, mais quelque chose d’inhérent à leur format les rend aisées à apprendre.

Notre esprit traite les histoires différemment des autres types de contenu. Les apprenants trouvent les histoires intéressantes, faciles à comprendre et plus faciles à retenir.

Dès lors, l’utilisation d’histoires lors de l’enseignement de certains contenus est susceptible d’en favoriser l’apprentissage.


Quatre facteurs sous-jacents des histoires


Une part de l’explication se trouve dans le format sous-jacent des histoires. Par leur nature même, les histoires offrent leur propre schéma qui nous est familier. Elles ont un début, un milieu et une fin et sont généralement encadrées par une série de questions et de réponses autogénérées par effet de suspense.

Il existe un accord relatif sur certaines caractéristiques de base des histoires, parfois appelées les quatre C.

C comme causalité


  • Les événements dans les histoires sont liés parce qu’un événement en provoque ou en initie un autre. 


C comme conflit


  • Dans chaque histoire, un personnage central a un but et fait face à des obstacles qui l’empêchent de l’atteindre. 
  • L’histoire avance au fur et à mesure que le personnage prend des mesures pour éliminer les obstacles. 


C comme complications


  • Une histoire n’est pas une série linéaire et logique d’épisodes prévisibles, sans quoi elle serait ennuyeuse. 
  • L’élimination d’un obstacle en crée d’autres qu’il faut à ce moment-là résoudre. 



C comme caractère


  • Des personnages forts et intéressants, de même que des événements palpitants sont essentiels pour de bonnes histoires.



Un intérêt personnel pour les histoires


Mettant en scène d’autres êtres humains, les histoires activent des thèmes fondamentaux dans lesquels nous pouvons tous nous retrouver.

Une histoire capture notre attention et peut stimuler nos émotions, car nous sommes amenés à nous situer personnellement face à celle-ci. De fait, elle peut nous rendre curieux de ce qui va se passer et générer un peu de plaisir à l’écoute, ce qui est favorable à la motivation et à l’engagement.



De multiples avantages


La recherche en psychologie cognitive a mis en évidence différents avantages des histoires en pédagogie.


Les élèves vont s’engager plus naturellement face à ces histoires


  • Ils vont trouver que les contenus présentés dans un format d’histoire sont plus engageants que s’ils étaient présentés dans un texte purement explicatif, quel que soit le sujet. 
  • Différentes études ont montré que des apprenants sont plus engagés, plus attentifs et moins sensibles à la distraction lorsqu’ils lisent ou suivent une histoire que lorsqu’ils lisent ou écoutent un texte uniquement explicatif.  


Les élèves vont se mettre à raisonner plus spontanément


  • La structure d’une histoire conduit naturellement l’auditeur (ou le lecteur) à faire des déductions qui ne sont ni terriblement faciles, ni incroyablement difficiles. Nos esprits recherchent des liens de cause à effet.
  • L’élément clé pour l’enseignant est qu’avec la complexité de l’histoire, le raisonnement ou le questionnement doivent être modérément difficiles. Ils seraient fastidieux si trop faciles, ou frustrants s’ils étaient trop difficiles.



Les histoires sont plus faciles à retenir


  • L’aspect narratif semble crucial dans la facilité avec laquelle une histoire est retenue par rapport à un autre format de contenu. 
  • La plupart des chercheurs pensent que ce sont les liens de cause à effet qui rendent les histoires faciles à retenir. 
  • La mémoire est mieux établie lorsque l’élève est amené à poser des inférences à l’intérieur du texte. Le fait de devoir faire des déductions demande de réfléchir. Ceci augmente le traitement de l’information, ce qui favorise une mémorisation en profondeur.



Les histoires sont mieux mémorisées, car on est bien plus susceptible de se les remémorer


  • Le format de l’histoire apporte un bénéfice de mémoire non seulement lors de l’exposition, mais aussi lorsque l’élève va par la suite tâcher de se le rappeler.
  • Nous sommes plus susceptibles de repenser à une histoire qu’à un contenu théorique factuel ou abstrait.
  • Les liens de causalité contenus dans une histoire fournissent un réseau efficace d’associations qui facilitent la récupération. On a toujours tendance à rechercher une causalité dans ce que l’on apprend, quitte à l’ajouter si elle est absente des supports.



Les histoires génèrent de meilleures représentations mentales


  • Par rapport à un contenu factuel, il y a plus de chances qu’une histoire bénéficie d’un double codage sous forme verbale et visuelle, ce qui va favoriser sa rétention et sa récupération.
  • De plus, il a été suggéré que la compréhension des actions et des personnages d’une histoire fait appel aux mêmes processus que ceux que nous utilisons pour essayer de comprendre les actions et les intentions des gens dans le monde réel. Nous avons évolué en tant qu’espèce sociale, et nous disposons donc peut-être de facilités cognitives pour mémoriser des situations sociales.



Conclusion


Les enseignants ont avantage à profiter des bénéfices générés par les histoires auprès de leurs élèves. Il est dès lors avantageux de raconter davantage d’histoires lorsque la matière s’y prête.

Si ce n’est pas le cas, il est toujours utile d’introduire des éléments narratifs à un contenu.
  1. Les biographies de grandes figures historiques en sciences, en mathématiques ou en histoire, peuvent être des sources intéressantes d’histoires dans la mesure où elles personnalisent des contenus que les enseignants veulent que les élèves maîtrisent.
  2. Les histoires constituent une introduction idéale à une nouvelle matière. L’enseignant réalise ainsi une introduction où il peut insérer déjà une partie du vocabulaire de base des contenus à venir.
  3. Les histoires peuvent également être introduites à d’autres moments du cours. Par exemple pour mieux faire passer certains contenus arides ou améliorer l’attention des élèves à des moments de la semaine ou de la journée où ils tendent à être moins attentifs.
  4. Des histoires peuvent être introduites sous la forme d’un devoir qui récapitule des objectifs pédagogiques déjà pratiqués en classe.
  5. Lorsque l’histoire est intrinsèque au sujet, l’enseignant peut utiliser le format narratif pour structurer le modelage dans le cadre de ses cours.
  6. Lors de la planification des contenus d’un cours, l’enseignant peut s’assurer de suivre une ligne de causalité entre les différentes parties. Lors de l’enseignement, il s’assure que les élèves perçoivent ce fil conducteur et qu’il est clair et logique pour eux. Ainsi, le format de l’histoire peut servir à structurer un plan de cours, même si celui-ci ne comporte pas d’histoire en tant que telle.
La recherche en sciences cognitives confirme que les histoires sont effectivement puissantes, qu’elles stimulent curiosité, raisonnement et apprentissage. Les enseignants peuvent utiliser ce pouvoir à la fois par l’utilisation judicieuse de la narration en classe et par l’utilisation de la structure des histoires pour organiser des contenus.



Bibliographie


Système de récompense. (2020, mars 1). Wikipédia, l’encyclopédie libre. Page consultée le 21 h 17, mars 1, 2020 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Syst%C3%A8me_de_r%C3%A9compense&oldid=167999735.

Daniel T. Willingham, The Privileged Status of Story, 2004, https://www.aft.org/periodical/american-educator/summer-2004/ask-cognitive-scientist

Arthur Shimamura, 2018, MARGE, A Whole-Brain Learning Approach for Students and Teachers

1 commentaire:

  1. Article très intéressant (comme d'habitude !). Proposition de lecture : La contagion des idées de Dan Sperber.

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