samedi 11 avril 2020

Complexité et limites inhérentes à l’usage des nouvelles technologies

 Les ordinateurs ne peuvent pas interagir avec les élèves avec la même sensibilité que celle requise pour un bon enseignement. Les ordinateurs peuvent, bien sûr, fournir des informations, corriger la grammaire et l’orthographe, effectuer des calculs, rendre visible du matériel à des niveaux extrêmes de molécules ou de galaxies d’une manière qui ne serait pas accessible aux élèves autrement. Tout cela fournit les matières premières pour l’enseignement, mais ne constitue pas, en soi, un enseignement efficace.

Graham Nuthall, The Hidden Lives of Learners, p. 25, 2007


“Tout comme les grands chefs cuisiniers ne commencent pas avec les outils ou gadgets de cuisine les plus récents — et ne basent pas leur cuisine sur eux —, les grands enseignants ne décident pas de ce qu’ils doivent enseigner ou de la manière de le faire en se basant sur les dernières tendances technologiques et les nouveaux modes d’enseignement.”

Paul A. Kirschner dans la préface du livre de Daisy Christodoulou 
Teachers vs. Tech?, 2020


(Photographie : Chloe Dewe Mathews)


Perspective historique 


Comme l’écrit encore Paul Kirschner, jusqu’à présent, nous n’avons eu que deux véritables révolutions en matière d’enseignement :

  • La première a été la presse à imprimer :
    • Avant son invention, les livres étaient extrêmement chers et rares. Leur accès était limité. 
    • Avec son invention, ils sont devenus largement disponibles, mettant une mine d’informations à la disposition de nombreuses personnes.
  • La deuxième révolution a été le tableau noir au début du XIXe siècle :
    • Avant le tableau noir, les écoles étaient principalement des bâtiments d’une seule pièce et « suivre les cours » signifiait généralement que les élèves travaillaient sur leur propre copie de textes. Les écoles étaient sous-financées et un enseignant pouvait être responsable de centaines d’élèves. 
    • Le tableau noir a permis aux enseignants de travailler avec de grands groupes d’élèves en même temps. Il a également permis de réduire la nécessité d’acheter des livres, du papier et de l’encre. Les enseignants étaient alors en mesure de transmettre des informations à de grands groupes d’élèves de manière efficace et efficiente.


Les technologies de l’information et de la communication se présentent depuis des années comme la prochaine révolution dans l’éducation, capable comme aucune autre d’améliorer l’apprentissage en classe. Or, avant tout, à ce jour, elles ne sont guère plus que des extensions des deux premières véritables révolutions.

Toutefois, comment le disent Franck Amadieu et André Tricot (2014), la question de l’apport du numérique aux apprentissages est d’autant plus importante aujourd’hui que les usages des technologies se sont grandement développés dans notre société et dans le monde de l’entreprise. Il suffit d’évoquer Internet ou le développement de supports technologiques mobiles qui permettent des accès aisés à l’information à n’importe quel moment et à n’importe quel endroit.



Un potentiel réel


La technologie a le potentiel d’améliorer l’enseignement et l’apprentissage de diverses manières :

  1. La technologie permet de faire en classe des activités, des démonstrations et de mettre en place des pratiques que l’on ne peut pas imaginer réaliser avec un tableau noir dans une classe traditionnelle. 
  2. En offrant une plus grande place au visuel, elles facilitent de fait l’apprentissage. Comme le montre l’effet de modalité dans le cadre de la théorie de la charge cognitive (voir article).
  3. La technologie peut permettre aux élèves et aux enseignants de communiquer et de collaborer plus facilement. Les enseignants ont la possibilité de mettre à disposition des ressources numériques supplémentaires. 
  4. Le numérique peut offrir aux élèves la possibilité de multiplier les occasions de s’autoévaluer, de faciliter une évaluation formative et la distribution de la rétroaction (voir article).
  5. La technologie mobilise les élèves et leur donne la possibilité d’apprendre à leur propre rythme et partout (apprentissage ubiquitaire). Elle permet aux éducateurs d’offrir un apprentissage plus personnalisé à leurs élèves. 


Tentations et promesses


Conscientes du potentiel bien réel des nouvelles technologies, les institutions scolaires ne veulent pas se retrouver dépassées par l’évolution de la société. Elles ne veulent pas non plus se retrouver avec l’image d’être en décalage avec des attentes modernes liées à l’éducation. L’innovation est favorisée.

Tout parent veut la meilleure éducation possible pour ses enfants. Un certain nombre d’entre eux peuvent faire pression pour que des investissements soient faits dans la mise en place de solutions technologiques.

Le problème est que l’adoption rapide de la technologie, pour la plupart propriétaire, dans l’éducation se base en général sur des hypothèses éducatives non fondées sur des données probantes. Derrière ces propositions se cache souvent l’intérêt économique d’entreprises technologique. De plus, il n’existe pas toujours de garantie sur les données collectées. La notion de propriété commerciale n’incite pas non plus ces entreprises à s’inscrire dans des démarches transparentes fondées sur une recherche rigoureuse.




Un manque de données probantes


De nombreuses expériences d’intégration de dispositifs technologiques dans les programmes scolaires se font et sont faites à travers le monde. Malheureusement, il n’y a souvent pas de corrélation directe entre l’utilisation de nouvelles technologies et les progrès de l’apprentissage escomptés.

Actuellement, il n’y a pas de preuves claires montrant quelles nouvelles offres ou solutions éducatives liées aux nouvelles technologies fonctionnent dans les écoles. Il n’y a pas de garantie sur le fait qu’elles puissent apporter un bénéfice net d’apprentissage pour les élèves.

Il y a un déséquilibre entre les généreuses promesses initiales de la technologie et l’étroitesse de la réalité de leurs résultats actuels.

Prenons l’exemple d’applications permettant à des élèves d’obtenir des activités d’apprentissage et un parcours personnalisé sur une tablette, un smartphone ou un ordinateur portable. Théoriquement, le logiciel peut adapter sa progression à la rapidité ou à la lenteur de l’apprentissage de l’élève. Il devrait être en mesure de proposer à l’élève un entraînement qui correspond exactement à son niveau et à ses besoins.

En réalité, tout va dépendre de la qualité du logiciel. Un logiciel d’apprentissage peut être médiocre. Développer un logiciel performant demande des investissements conséquents. Cela ne s’improvise pas. Une recherche scientifique sérieuse doit l’accompagner. De multiples développements et ajustements seront nécessaires avant qu’il ne devienne potentiellement performant.

Sans cela et avec une diffusion large et rapide, il y aurait tout un temps durant lequel des élèves se succéderaient devant lui alors qu’ils seraient bien mieux sans la technologie.

Il y a actuellement encore un manque de compréhension et de connaissance sur ce qui peut permettre à ces applications et aux usages en classe de la technologie de bien fonctionner.


Définir le potentiel et ses enjeux


La question de l’efficacité de dispositifs technologiques ne peut que venir s’intégrer dans le cadre plus général de l’efficacité des pratiques enseignantes et de l’apprentissage. Il ne s’agit pas de réinventer la roue.

En ce sens, il y a donc potentiellement des utilisations efficaces d’un tableau interactif ou d’un logiciel tout en conservant le cadre des caractéristiques liées à un enseignement efficace.

Si certains principes et directions doivent pouvoir être mis en évidence, on ne peut espérer avoir une solution logicielle ou un appareil qui fonctionne dans tous les contextes et pour tous les élèves. De plus, elles ne peuvent se substituer aux pratiques efficaces de l’enseignant. Il s’agit d’intégrer la technologie. Il ne faut pas qu’elle se contente de se substituer aux pratiques et autres supports efficaces plus traditionnels.

Par exemple, une approche technologique doit pouvoir maximiser l’engagement des élèves dans un traitement cognitif signifiant. Dès lors, il apparait que tout ce qui est du domaine de l’attrayant, des fioritures ou gadgets colorés ou sonores pour capturer l’attention des élèves, n’est pas pertinent en matière de charge extrinsèque.

Il y a la question également de l’usage des écrans qui viennent s’additionner aux usages récréatifs et à celui des réseaux sociaux à l’extérieur de l’école.

La technologie a un rôle à jouer à l’école, mais c’est une question de quantité, d’âge, de qualité et de compétences cibles développées.

Elle est avant tout un outil supplémentaire dans nombre de cours. Elle peut également jouer un rôle plus important. Il peut s’agir par exemple d’apprendre les bases de la programmation informatique et de la logique, la construction d’un site web, le traitement de données ou des recherches bibliographiques en ligne.

Il peut s’agir également d’outils d’aide pour :

  • Des élèves présentant certains troubles de l’apprentissage
  • D’élèves pour lesquels la présence physique à l’école n’est pas possible ou encore
  • D’élèves pour lesquels dont le français n’est pas la première langue et qui ne le dominent pas encore complètement.  




L’importance des interactions humaines


L’approche de l’apprentissage individualisé repose sur la prémisse que si on leur donne des choix et des objectifs, les élèves resteront motivés pour faire de leur mieux.

Un handicap de la technologie est la minimalisation de l’interaction humaine. Une interaction élève/machine n’a pas la même puissance d’apprentissage et de captation de l’attention et de l’engagement qu’une interaction élève/enseignant. On ne peut sous-estimer le coût de la perte de la touche humaine de l’enseignant. Capter l’attention d’un élève avec un écran et un affichage attrayant ne suffit pas pour compenser.

Nous sommes une espèce sociale et quand nous apprenons d’une personne, nous avons une relation avec elle. Ceci ne peut être développé avec un logiciel. L’élève se soucie de ce que l’enseignant pense de lui et cela le rend un peu plus disposé à faire des efforts. Tout cela se perd quand une élève travaille devant un écran. Il faut donc veiller à conserver cette interaction.


L’importance de la présence de l’enseignant


Comme l’écrit Graham Nuthall (2007), l’enseignement consiste essentiellement à faire évoluer l’esprit des élèves, c’est-à-dire ce qu’ils savent, croient et comment ils pensent.

La capacité de créer des changements implique qu’un enseignant doit constamment lire dans l’esprit des élèves, à travers le non verbal et grâce à la vérification de la compréhension régulière qu’il pratique :

  • Sont-ils engagés ? 
  • Que comprennent-ils, ou ne comprennent-ils pas ? 
  • Comment pensent-ils vraiment ?

En classe, nous surveillons le visage de nos élèves pour déceler des signes d’attention ou de distraction, de compréhension, de perplexité ou d’accord.

Cette sensibilité au comportement des élèves, cette vigilance, que Jacob S Kounin a nommée withitness, est essentielle à un enseignement efficace.

De même, dans son étude sur la pensée des enseignants, Philip W. Jackson (« Life in classrooms », 1968) a constaté que les enseignants expérimentés développent un haut niveau de sensibilité au niveau d’intérêt de leurs élèves, à leur implication et à leur motivation.


L’importance d’un enseignement efficace


L’un des plus grands obstacles à un enseignement efficace est l’incompréhension entre l’enseignant et ses élèves :

  • Les conceptions erronées sont les ennemies de l’apprentissage. 
  • Les erreurs d’attribution, les quiproquos dus à un manque de clarté sont les ennemis en gestion de classe.

Dans un certain sens, une des missions principales de l’enseignement est de changer les croyances bien établies, mais inexactes que possèdent ou développent les élèves.

Les enseignants efficaces peuvent se servir des signes exprimés par leurs élèves pour savoir dans quelle mesure ils sont efficaces. Ils utilisent ces signes pour dire s’ils doivent changer ce qu’ils font, accélérer ou ralentir, introduire plus ou moins de défi. Un logiciel ne possède pas le même degré de flexibilité.



Conclusion

En conclusion, il est utile et raisonnable de considérer le numérique comme une immense famille d’outils existants ou à développer.

Bien sûr l’école ne peut s’enfermer dans sa bulle et occulter l’usage des nouvelles technologies. Toutefois, elle gagne à investir ce champ avec prudence.

Comme le disent Franck Amadieu et André Tricot, l’enjeu est d’apprendre ce que des outils numériques peuvent nous apporter concrètement et selon quelles conditions, avant de nous en servir. Si nous comprenons leur utilité basique, nous aurons ensuite le temps d’imaginer de nouveaux usages.

À ce jour, les nouvelles technologies constituent avant tout un outil pour l’enseignant, au même titre que les livres ou le tableau noir. Il faut s’assurer que leur adoption ne se fait pas aux dépens de gestes et de pratiques plus efficaces. Ils doivent apporter une plus-value.

Les apports technologiques doivent pouvoir augmenter l’efficacité de l’enseignant et enrichir son expertise en élargissant sa panoplie d’outils.

Idéalement, un enseignant efficace doit savoir quand, comment et pourquoi utiliser chacun des outils à se disposition — dont les outils numériques —, en fonction de sa pédagogie, des ses pratiques et de son contexte. Il possède également les compétences nécessaires pour les mettre en œuvre correctement dans différentes situations et avec différents élèves.


Bibliographie


Graham Nuthall, The Hidden loves of learners, 2007, NZCER Press

Daniel T. Willingham, It’s not a given that tech in the classroom improves learning, 2019, https://www.marketplace.org/shows/marketplace-tech/its-not-a-given-that-tech-in-the-classroom-improves-learning/

Betsy Morris and Tawnell D. Hobbs, Schools Pushed for Tech in Every Classroom. Now Parents Are Pushing Back., 2019, https://www.wsj.com/articles/in-a-school-district-where-technology-rules-grades-fall-parents-ask-why-11567523719

Franck Amadieu et André Tricot, Apprendre avec le numérique, 2014, RETZ

Daisy Christodoulou, Teachers vs. Tech?, 2020, Oxford

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