samedi 28 juillet 2018

Former les élèves à la pratique espacée

John Hattie lui attribue un d = 0,71 dans son livre Visible Learning (2008), pour le réduire à d = 0,6 en 2017, ce qui reste toutefois un facteur d’efficacité important. La pratique distribuée (distributed practice) ou effet d’espacement (spacing effect) décrit le fait de répartir dans le temps les apprentissages liés à une matière spécifique, plutôt que de les concentrer sur une période donnée (massed practice). Mais comment l’appliquer en tant que stratégie d’étude pour les élèves ?



Enjeux de l’étude distribuée


Les élèves peuvent avoir besoin d’être informés et formés en ce qui concerne les bienfaits et l’exploitation de l’étude distribuée. Elle nécessite une mise en place, une organisation rigoureuse, des investissements en temps et une certaine réflexivité sur ses propres stratégies, pour mener à un meilleur apprentissage à long terme.

La principale résistance à son adoption est qu’elle est contre-intuitive et ne va pas de soi. En effet, elle s’affronter à la procrastination qui pousse les élèves à travailler en dernière minute. De plus, elle ne bénéficiera pas du stress de la dernière ligne droite, qui favorise chez les élèves la mise au travail.

La pratique distribuée induit des difficultés. Elle demande plus d’efforts aux élèves pour récupérer des informations qui deviennent moins accessibles ce qui peut la rendre plus désagréable aux yeux des élèves. Or, c’est justement ce qui rend plus durables les apprentissages, ce qui correspond à une difficulté désirable. En effet lorsque les élèves doivent récupérer des choses de mémoire et réfléchir profondément à ce qu’ils apprennent, ils sont plus susceptibles de se souvenir de l’information à long terme. Ces efforts et cette difficulté peuvent donner aux élèves l’impression qu’ils n’apprennent pas très bien à partir de la pratique espacée, mais c’est précisément la raison pour laquelle l’espacement fonctionne.

Une autre résistante forte tient à la crainte de l’oubli. Les élèves ont peur d’étudier pour rien et de tout oublier s’ils s’y prennent trop tôt. Or la pratique répétée augmente les possibilités d’améliorer non seulement la maîtrise et la mémorisation à long terme, mais aussi l’automatisation. La répétition espacée est l’une des meilleures méthodes d’autoapprentissage.

L’étude distribuée a également intérêt à être appliquée sous l’angle de la pratique délibérée telle que préconisée par Anders Ericsson. En effet, la performance a plus à voir avec la façon dont on pratique qu’avec le simple fait d’exécuter une compétence un grand nombre de fois. L’idée est de se concentrer sur l’amélioration des compétences au cours de la pratique plutôt qu’uniquement sur leur maintenance. À chaque révision, il faut non seulement tenter de combler l’oubli, mais d’affiner la connaissance et aller plus loin dans les liens et subtilités. Dans ce cadre, la rétroaction et l’auto-évaluation sont fondamentales. Il faut vérifier ses performances en continu et ajuster.







Messages à faire passer


Il est important de bien faire distinguer deux phases aux élèves dans le processus d’étude.

  • Une première phase correspond au traitement et à l’étude de la matière, c’est l’étape la plus longue, car elle implique une compréhension parfaite de la matière, une synthèse et une fixation des éléments clés.
  • La seconde phase comprend les étapes espacées ultérieures. Elles seront nettement plus courtes, car elles sont une révision, un contrôle des connaissances et un approfondissement sur les points non fixés. Lors des révisions, il faut bien insister sur le fait que la simple relecture est inefficace et qu’il faut procéder par des récupérations et vérifier la présence des connaissances en mémoire à long terme.

Lorsque l’on étudie une matière, un certain nombre de fois, on a intérêt à espacer le plus tôt possible ces moments d’étude en fonction du moment d’évaluation à venir.

Lorsque deux sessions d’études sont espacées, au plus cet espacement est long, plus une partie importante de la matière sera oubliée et donc nécessitera d’être réactivée, réétudiée. Cela semble un élément clé pour stimuler la mémorisation à long terme.

Il faut convaincre les élèves que les difficultés de mise en œuvre et d’application d’une étude distribuée sont souhaitables. Le fait qu’étudier de manière distribuée génère de l’oubli au fil du temps ne signifie pas que c’est inefficace, mais qu’un apprentissage durable est en cours. Il faut attirer l’attention sur le fait que le réapprentissage de ce qui a été oublié prend manifestement moins de temps chaque fois.

Il s’agit également de ne pas diaboliser le fait d’étudier massivement la veille d’une évaluation. Cela permet de réussir, mais d’attirer l’attention que l’investissement est peu rentable, car l’oubli sera lui-même massif, tandis que l’espacement améliore grandement la rétention à long terme.

Bon nombre d’élèves considèrent que la stratégie de la dernière ligne droite est efficace. Il faut bien leur faire comprendre que dans ce cas ce qu’ils visent avant tout c’est la réussite du test, car cette tactique ne permet pas d’apprentissage solide. La matière étudiée s’efface ensuite rapidement de la mémoire alors même que le test ou l’examen est réussi. Il faut attirer l’attention sur le non-sens de cette étude en une seule séance, car apprendre c’est retenir à long terme. Faire des études, avoir un diplôme, une profession nécessite l’accumulation de connaissances à long terme, pas seulement de réussir des examens.





Quelques conseils pratiques


Il faut commencer par rappeler que la pratique distribuée est l’opposé d’une étude placée uniquement avant l’examen ou le test certificatif, que se soit la veille ou les quelques jours qui précèdent. La pratique distribuée revient à se donner l’opportunité de passer du temps sur la matière et la pratiquer durant des semaines avant d’être évalué.

Il est utile de répéter la matière vue au cours, mais pas immédiatement après. Après avoir répété le contenu du dernier cours, il faut aussi revenir sur le contenu le plus important des cours précédents, pour garder toute la matière récupérable en mémoire.

Il convient de planifier les tests suffisamment tôt et utiliser un peu de temps chaque jour : cinq heures réparties sur deux semaines, c’est mieux que cinq heures la veille du test.

La dernière session d’étude peut très bien avoir lieu juste la veille de l’évaluation, mais les précédentes ont intérêt à être les plus espacées possible. L’idée même de la pratique distribuée est que son efficacité dépend du temps entre les différentes sessions d’étude, il n’en reste pas moins qu’une révision complète avant le test n’en demeure pas moins indispensable. 

Une application pertinente consiste en la création et l’usage de flashcards (cartes mémoire). Qu’elles soient manuscrites ou numériques. Celles-ci consistent en une question d’un côté et une réponse de l’autre côté de la fiche.

Combien de temps faut-il étudier lorsque l’on adopte une approche espacée ? Il semble qu’une séance d’étude doit être suffisamment longue pour avoir une bonne maîtrise de l’essentiel, mais pas plus, car cela devient alors une perte de temps.




Intervalles réguliers ou croissants


Il y a plusieurs écoles en ce qui concerne l’espacement et ses applications.

Il y a eu des recherches radicales comme celles de Harry Bahrick sur la mémorisation du vocabulaire étranger. Il a montré de meilleurs résultats avec 13 révisions pour des intervalles larges de révisions de 56 jours (équivalent à 26 révisions espacées des 14 jours), ce qui est difficilement applicable dans un cadre scolaire ! Il a montré néanmoins l’intérêt d’espacer les révisions. L’équilibre à trouver est celui entre le nombre de révisions et leurs intervalles.

Il n’y a pas de consensus clair sur la supériorité d’une des deux approches à intervalles réguliers ou croissants.




Intervalles croissants


Dans les faits, l’approche des intervalles croissants semble la plus communément conseillée, car elle correspond aux découvertes d’Ebbinghaus.

Tout un marché s’est créé autour d’applications (voir la liste ici) facilitant la création et le traitement de cartes mémoire virtuelles. La plupart d’entre elles semblent basées sur des algorithmes développés par l’informaticien polonais Piotr Wozniak.

Les écarts sont croissants entre les rappels pour les flashcards correctement mémorisées. Les flashcards non mémorisées bénéficient de révision à intervalles courts. Tout cela semble bien correspondre aux résultats d’Ebbinghaus et à un désir d’une rétention à long terme.

Ces applications sont essentiellement une implémentation affinée de ce qu’on appelle le système Leitner, une méthode d’exploitation des flashcards proposée par Sebastian Leitner dans les années 1970. Il s’agit d’une simple mise en œuvre du principe de répétition espacée, où les cartes sont révisées à intervalles croissants :




Une fois le système en route, les flashcards sont triées en groupes en fonction de la connaissance que l’apprenant a de chacun d’eux dans la boîte d’apprentissage de Leitner.





















Les apprenants essaient de rappeler la solution écrite sur le dos de la flashcard. S’ils réussissent, ils placent la carte dans le compartiment suivant. S’ils échouent, ils la renvoient soit dans le premier compartiment, soit dans le compartiment précédent.

L’ordre des compartiments correspond à une fréquence de révision. Par exemple ; le compartiment 1 est revu tous les jours, le compartiment 2 tous les trois jours ou le compartiment 3 toutes les semaines, etc.

L’avantage de cette méthode est que l’apprenant peut se concentrer sur les flashcards les plus difficiles, qui restent dans les premiers groupes. Le résultat est, idéalement, une réduction du temps d’étude nécessaire.

Ainsi, plus l’on arrive facilement à trouver la réponse à une question, moins celle-ci est posée fréquemment, selon le principe de la répétition espacée.

Une autre approche populaire introduite par Tony Buzan est la technique du « 1 jour, 1 semaine, 1 mois, 1 semestre », mais cette sélection d’intervalles semble purement arbitraire.



Intervalles réguliers


Sans doute que la meilleure référence, car fondée sur des évaluations et des données de recherches est celle qui a été développée par Nicholas J. Cepeda et son équipe.



Elle prône des écarts de temps réguliers en fonction de délais fixés au départ. Elle semble apte à viser une rétention maximale dans le but de se préparer à une évaluation (voir tableau). Ils ont établi le nombre de répétitions optimales uniformément espacées en fonction d’un délai global. 

Plus la date du test est éloignée, plus l’intervalle entre les séances d’étude est long.




Comment favoriser son adoption en tant qu’enseignant ?



Au-delà des différents conseils déjà préalablement évoqués, les enseignants peuvent introduire la pratique distribuée de deux façons :

1) En espaçant leur enseignement, par exemple en divisant un chapitre en plusieurs parties. Ils créent ainsi des opportunités de revisiter les mêmes notions à travers l’année plutôt que durant un laps de temps réduit généralement inférieur au mois.

2) Les enseignants peuvent implémenter l’effet d’espacement dans les devoirs qu’ils donnent à leurs élèves. On donne des exercices à faire à nouveau sur une matière qui a été vue il y a quelques semaines sou quelques mois en même temps que des exercices sur la matière récente.

3) Introduire des questions sur des concepts vus précédemment dans l’année à l’occasion de petits quiz oraux réguliers en entrée de classe. 

4) Les enseignants peuvent aider les élèves à créer leurs planifications d’étude en y intégrant des espacements : 
  1. On peut commencer par demander aux élèves de noter sur une grille horaire hebdomadaire de planning, pendant une semaine ou deux semaines, ce qu’ils ont fait à quel moment, avoir un emploi du temps visuel. Cela permet de visualiser leur emploi du temps et à quel moment ils ont travaillé sur telle tâche pour tel cours.
  2. Amener les élèves à réfléchir sur ce support et leur demander de voir de quelle manière ils auraient pu y intégrer plus d’étude espacée à travers la semaine.
  3. Leur demander alors de prendre une nouvelle grille de planning et d’y intégrer pour la semaine à venir une fraction de travail espacé sur certaines matières. Il ne s’agit pas de tout structurer sous forme d’étude espacée, mais d’y consacrer certains moments, même minimes.
  4. Leur demander de garder une trace durant la semaine de ce qu’ils ont fait à tel moment en matière de travail scolaire. 
  5. Une semaine plus tard, revenir sur cette feuille et vérifier avec les élèves s’ils ont été capables d’appliquer ce planning :
    • Ont-ils été efficaces durant ces moments d’étude espacée, c’est-à-dire concentrés et motivés à étudier ? 
    • Est-ce qu’ils se sentent capables d’effectuer une tâche avec toute l’application exigée lorsque le stress de dernière minute n’est plus présent ? 
    • Il faut insister sur l’évaluation de deux aspects : le temps a-t-il été consacré à la tâche planifiée et ont-ils été productifs durant ce laps de temps ? Comment ont-ils procédé pour étudier durant cette période ? Mobilisent-ils des méthodes efficaces ? 
  6. Demander une rétroaction aux élèves et entamer une discussion de classe sur les difficultés qu’ils rencontrent et sur les différentes expériences et vécus sur le sujet. Qu’est-ce qui a marché et pourquoi ? Qu’est-ce qui n’a pas marché et pourquoi ? 
  7. Faire le point sur ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas, ajuster le planning de la semaine suivante en fonction des conclusions. Déterminer ce qui marche le mieux et ce qui est réaliste. 
  8. Les points 3 à 7 fonctionnent potentiellement comme une boucle itérative. L’idée est de faire émerger une réflexion autour de l’efficacité de leur planification. Quelles sont les bonnes heures pour travailler et celles où on ferait mieux de faire autre chose parce que le rendement n’est pas bon. Il faut aider les élèves, leur dire que des micropériodes de 10/15 minutes en voiture ou en bus sur le trajet vers l’école, en attendant le début d’un entrainement de sport, etc., peuvent se révéler très productives… Tout cela dépend d’un élève à l’autre, il faut leur faire comprendre l’importance d’être stratégique.     
  9. Un élément important à discuter avec les élèves est la mise en place d’un système personnel de challenges et récompenses. Pour être efficaces, se poser des objectifs réduits qui mènent à des récompenses elles-mêmes réduites peut être un très bon moteur pour lutter contre les tendances naturelles à la procrastination. Cela rend plus facile de suivre la planification établie. 
    1. On se précise bien ce que l’on veut accomplir
    2. On imagine comment on se sentirait en matière de satisfaction, si l’objectif même minime est accompli. 
    3. On conçoit une stratégie pour contourner les obstacles internes qui rendent difficile sa réalisation (le suivi de la planification décidée).
  10. Quelques autres conseils spécifiques pour les élèves :
    1. Commencer directement en se fixant une période chaque jour pour travailler et étudier sur un cours de façon espacée et s’y tenir.
    2. Ne pas revoir le soir les cours de la journée, mais plutôt ceux de la veille. Avec une journée de décalage, on associe effet d’espacement et pratique de récupération pour un bénéfice augmenté.
    3. Bien prendre conscience que planifier l’étude ne signifie pas qu’il ne faut plus étudier du tout avant un examen. Au lieu d’étudier uniquement avant l’examen, la pratique distribuée demande de réserver du temps bien avant cette échéance, mais en garder quand même un peu juste avant. Cela permet de profiter de l’effet positif de la révision de dernière minute pour les éléments qui n’étaient pas complètement consolidés. Cela permet d’aborder l’examen de manière plus sereine et reposée. 



mis à jour le 14/07/2020

Bibliographie


Distributed practice. (2017, March 12). In Wikipedia, The Free Encyclopedia. Retrieved, 8:19 a.m., August 20, 2017, from https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Distributed_practice&oldid=769881985

Dunlosky, J et al. “Improving Students’ Learning With Effective Learning Techniques: Promising Directions From Cognitive and Educational Psychology. Psychological Science in the Public Interest 14(1) 4–58 (2013)

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Carpenter, S. K. (2014). Spacing and interleaving of study and practice. In V. A. Benassi, C. E. Overson, & C. M. Hakala (Eds.), Applying the science of learning in education: Infusing psychological science into the curriculum (pp. 131–141). American Psychological Association.

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John Hattie, Visible Learning, Routledge, 2008

David Didau, ’What if everything you knew about education was wrong?, 2016, Crown House

Leitner system, https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Leitner_system&oldid=829706408 (last visited July 28, 2018).

Yana Weinstein, Megan Sumeracki, Understand how we learn, David Fulton, 2019

Shana K. Carpenter and Pooja K. Agarwal, How to use spaced retrieval practice to boost learning, Retrieval Practice, 2019

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