lundi 18 juin 2018

La pyramide de l'apprentissage, un neuromythe sparadrap.

La pyramide de l'apprentissage tient autant du mème que du neuro(mythe) car elle est non seulement problématique dans son interprétation, mais elle ne se base même pas sur une théorie originelle, c’est un simple objet détourné dont la persistance et la transmission est un défi au bon sens et à l’intelligence.



(Photographie : Josef Sudek)

Historique


Son origine remonte à 1946 où un certain Edgar Dale élabore le cône de l’expérience, comme un modèle exclusivement théorique pour les médias audiovisuels dans un livre qu'il écrit sur le sujet.

Dans cette première incarnation, elle ne compte pas de pourcentage et son Edgar Dale insiste sur le fait que la classification qu’il propose ne doit pas être considérée comme un ordre de rang ou une hiérarchie.

Il n’est en outre aucunement question d’apprentissage ou de rétention, il s’agissait pour Edgar Dale de mettre en ordre les expériences de la plus abstraite à la plus concrète.

La forme du cône était destinée à transmettre la perte graduelle de l'information sensorielle lorsque l’on passe du concret vers l’abstrait et non une difficulté croissante.



La suite de l’histoire est des plus nébuleuses puisque du cône de l’expérience, on passe à une pyramide de l’apprentissage.

On passe donc d’une classification de l’information en fonction de son abstraction en un classement des expériences pédagogique en fonction de leur degré de rétention. De même on y adjoint des % de rétention à 24h sans la moindre référence ni explication. D’une pyramide à l’autre les % peuvent d’ailleurs varier.

Depuis ce mème n’a cessé de se propager dans le milieu de l’éducation et tel le sparadrap du Capitaine Haddock, il n’est pas certain qu’on arrive un jour à s’en défaire avant un temps certain.


Ainsi, si l’on se réfère à cette pyramide, un individu retiendrait


  • 5% de ce qu’il entend dans un cours magistral ou lors d’une conférence ;
  • 10% de ce qu’il lit ;
  • 20% de ce qu’il voit et entend ;
  • 30% de ce qu’on lui démontre par l’expérience ;
  • 50% de lorsqu’il prend part à une discussion ;
  • 75% de ce qu’il pratique ;
  • 90% de ce qu’il enseigne lui-même à d’autres.


On trouve également bon nombre de variations qui l’associent soit à une citation erronée de Confucius ou qui en font un amalgame douteux avec les courbes de l’oubli d’Ebbinghaus.

D’autres cherchent à appuyer un enseignement centré sur l’élève, donc forcément actif pour celui-ci et dans les hauts % de rétention, par opposition à un enseignement centré sur l’enseignant, donc forcément passif pour l’élève et inefficace car cantonné aux faibles % de rétention.


Caractère fallacieux


Ce sont les pourcentages qui interpellent le plus directement, des nombres ronds, multiples de cinq, et presque parfaitement proportionnels. Ceux-ci sont avancés implacablement et sans nuances comme des faits établis mais sans références ni sources sérieuses.

Ces pourcentages sont indépendants du corpus de recherches validées en sciences de l’éducation et en psychologie cognitive qui n'en font jamais mention.

Aucune recherche publiée, aucune donnée scientifique disponible ne les appuie. Leur origine confuse semble remonter au début du vingtième siècle. 

Les valeurs extrêmes sont particulièrement troublantes ! Est-ce qu’un individu qui explique une matière à un autre individu en retiendra 18 fois plus que celui qui l’écoute ?

Ces chiffres en eux-mêmes sont absurdes: Quel sens donner à un taux de rétention à 24H ? Quelles sont les conditions d’évaluation ? De quel niveau d’apprenants parle-t-ton ? Toutes les matières sont-elles sujettes aux mêmes phénomènes ? Est-ce que tout cela est indépendant des connaissances antérieures, de l’expertise, de l’intérêt et de la motivation ? Etc.

Le modèle est attaquable de toutes parts. On peut y voir entre autres une attaque contre l’abstraction alors même que les neurosciences montrent que les jeunes enfants en sont naturellement capables.

L’accent est également mis sur l’approche pédagogique mais pas sur le contenu, sur les connaissances qui sont loin d’être neutres dans le processus.

De même, il est très compliqué de justifier ces séparations. Lorsqu’un élève regarde un média audiovisuel, il peut être confronté à des symboles visuels ou auditifs, même chose lorsqu’il est impliqué dans des expériences. Quel pourcentage joue dans ce cas? S'additionnent-ils? Se combinent-t-ils?

La pyramide de l’apprentissage n’a pas de légitimité scientifique, ni de reconnaissance établie dans des articles de recherche ou des manuels de référence. Elle ne circule que dans des publications de vulgarisation non validées et non correctement sourcées, comme des supports de formations continuée photocopiés ou des documents (sites, images, pdf, vidéos) en ligne.


Dangers


La pyramide des apprentissages propose des simplifications abusives, peu nuancées et dénuées de fondement mais qui semblent basées sur un semblant de vérité et de bon sens. Ce qui peut tendre à la rendre crédible aux yeux de quelqu'un de non informé. Expliquer par exemple une matière à d’autres est une méthode efficace pour vérifier sa propre compréhension et la renforcer.

Plus problématique est qu’elle amène à penser que si en tant qu’enseignant, on se contente d’enseigner aux élèves les concepts qu’ils ont besoin d’apprendre, ils n’en retiendront pas grand chose, ce qui amène à culpabiliser les méthode d’enseignement traditionnelles.

Ses principes et conclusions sont faciles à retenir, à expliquer et à comprendre et dès lors la pyramide de l'apprentissage peut servir d’outil intéressant pour manipuler la pensée d’enseignants et faire avancer des conceptions fallacieuses.

Le vrai danger de la pyramide des apprentissages se trouve dans le dogmatisme qu’elle véhicule et qui peut servir d’argument à des choix pédagogiques contre-productifs chez les enseignants qui y sont confrontés et la considèrent comme fondée.

Profitant du biais de confirmation associé au statut et à la crédibilité des formateurs qui l’utilisent, elle est une négation de l’idée d’un professionnalisme enseignant fondé sur pratiques guidées par l’analyse critique des données probantes.

En ce sens son utilisation ne peut être tolérée lors de quelque formation que ce soit destinée à des enseignants, car elle ne peut être relativisée à l’image d’un placebo car son influence est néfaste. Les pratiques se revendiquant de la pyramide de l’apprentissage sont de fait de mauvaises pratiques.

La pyramide des apprentissages est un mème pseudoscientifique qui dit quelque chose sur ce que beaucoup de gens veulent entendre. Il réduit la complexité de l’apprentissage à des formulations simplistes. Elle est très flexible et peut être revendiquée pour quasiment n’importe quelle méthodologie d'apprentissage progressiste.

Un dernier dommage est que son utilisation se fait au détriment d’autres arguments, d’autre théories, plus complexes et moins aisées d’accès peut-être, mais réellement scientifiques, sans doute moins aisées à mettre en place mais réellement porteurs d’efficacité.

La pyramide des apprentissages est une piqûre de rappel sur le fait qu’il faut toujours garder une attitude sceptique par rapport à de modèles avancés, ne rien prendre comme argent comptant et exiger des informations scientifiques validées, remonter à la source réelle de l’information. Il s’agit bien d’une lutte contre la désinformation.




Bibliographie


Pedro De Bruyckere, Paul Kirschner & Casper D. Hulshof « Urban Myths about learning and education », Academic Press, 2015

Normand Baillargeon, 10% de ce qu’on lit, 16 avril 2014, https://voir.ca/chroniques/prise-de-tete/2014/04/16/10-de-ce-quon-lit/

Will Thalheimer, Mythical Retention Data & The Corrupted Cone, 5 Janvier, 2015, https://www.worklearning.com/2015/01/05/mythical-retention-data-the-corrupted-cone/

Daniel Willingham, Cone of learning or cone of shame?, 2/25/2013 , http://www.danielwillingham.com/daniel-willingham-science-and-education-blog/cone-of-learning-or-cone-of-shame

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