mercredi 9 mai 2018

Obstacles à la professionnalisation de l’enseignement 

L’objectif de professionnalisation de l’enseignement rencontre des résistances et des difficultés de tout ordre dans sa concrétisation. État des lieux à travers une synthèse des écrits de Maurice Tardif sur le sujet.


(Photographie : L. Patrick)

L’âge de la profession est relativement récent pour les enseignants. Même s’il s’enracine dans l’histoire des groupes professionnels au XXe siècle, ce n’est vraiment qu’à partir des années 1980 qu’il s’entame.

On peut postuler que l’âge de la profession est encore en gestation, qu’il ne s’est pas encore traduit de manière manifeste et totale dans les faits. En outre, cette concrétisation ne se déroule pas dans le vide. Elle fait face aux formes anciennes, que sont la vocation et le métier, qui perdurent encore dans plusieurs pays et font écho au ressenti de nombre d’enseignants.




L’absence de (re)valorisation de la profession d’enseignant


Un des grands objectifs de la professionnalisation était dès le départ de rehausser le statut des enseignants dans l’opinion publique, de valoriser leur travail et leurs apports à la société, d’accroître leur autonomie.

Cela devrait s’accompagner de meilleures conditions de travail et d’une meilleure rémunération, pour les rapprocher des professions mieux établies.

Cependant, l’enseignement demeure pour l’essentiel un métier de classes moyennes et non pas une profession apparentée aux professions libérales.

On observe également un affaiblissement du syndicalisme enseignant et donc du pouvoir de défense des enseignants.

En Europe, les nombreuses études sur le « malaise enseignant » et la « souffrance des enseignants » mettent également en évidence les difficultés du travail et de la fonction.

Au sein de l’OCDE, toutes les études et recherches soulignent une tendance très nette à l’alourdissement, à la diversification et à la complexification du travail enseignant.

La professionnalisation de l’enseignement n’a, à ce jour, pas du tout apporté les résultats promis au départ. Loin de voir leur statut rehaussé, les enseignants sont confrontés aujourd’hui à une détérioration de leurs conditions de travail. Comparé à l’âge du métier, l’âge de la profession semble tendre à vouloir placer le travail enseignant en régime d’insécurité et d’instabilité. Il rejoint ainsi certaines caractéristiques de l’âge de la vocation.

Aussi n’est-il pas étonnant de voir que la profession enseignante connaît un peu partout de graves problèmes d’attractivité, de pénurie et de rétention.



Qu’en est-il de l’autonomie des enseignants ?


Les chercheurs parlent d’une intensification du travail des enseignants.

Cette intensification se caractérise par :

  1. L’injonction pour les enseignants d’en faire souvent plus, mais avec moins de ressources
  2. Une diminution du temps passé avec les élèves au profit de tâches administratives ou de concertation
  3. La diversification de leurs rôles. Ainsi les enseignants peuvent se retrouver à tour de rôle, enseignants, psychologues, policiers, parents, motivateurs, conseillers d’orientation, surveillants, etc.
  4. L’obligation du travail collectif et de la participation à la vie et au bon fonctionnement des établissements
  5. La gestion de plus en plus lourde de publics d’élèves en difficultés d’apprentissage ou comportementales
  6. Des exigences de plus en plus nombreuses des autorités politiques et publiques face aux enseignants. Ils sont censés se comporter comme les travailleurs industriels, c’est-à-dire agir comme une main-d’œuvre souple, performante et peu coûteuse. Ils ont des comptes à rendre à l’inspection.

L’école dans son ensemble est vue comme un marché à conquérir par bon nombre d’entreprises. C’est le cas au niveau de l’équipement informatique, des logiciels, des manuels et supports numériques ou des formations à la validité scientifique parfois non établie.

On en vient à se poser des questions :

  • À qui est-ce que les enseignants doivent rendre des comptes ?
  • Travaillent-ils encore, comme c’était le cas à l’âge du métier, pour la société en fonction d’un bien commun ? 
  • Travaillent-ils au contraire pour des secteurs, des groupes, des organisations, voire des individus qui cherchent à imposer, au sein même des pratiques pédagogiques, leurs intérêts par définition privés ?

La mise en place de politiques de contrôle et d’exigence des résultats suggère l’existence d’une rupture du lien de confiance qui existait entre les enseignants et l’État durant l’âge du métier.

De plus, les enseignants sont parfois présentés comme des travailleurs qui résistent au changement. Ils sont parfois caricaturés comme des travailleurs englués dans leurs vieilles routines et habitudes. Ils auraient des difficultés à suivre les nouveaux courants éducatifs, à adhérer aux nouvelles tendances pédagogiques et à remettre en question leurs anciennes pratiques. Ils seraient peu performants, intouchables et dépositaires d’avantages indéniables par une frange de la population.

Il y a une tendance à la culpabilisation des enseignants auxquels on impute fréquemment l’échec des réformes ou celui des élèves. Si les élèves échouent, c’est que les enseignants ne seraient pas assez efficaces, assez performants, qu’ils n’utiliseraient pas assez les meilleures pratiques.


Les inégalités du système scolaire


Un autre phénomène qui bloque la professionnalisation est sans conteste l’évolution des systèmes scolaires vers des systèmes à deux vitesses. Cela se traduit notamment par l’existence de réseaux séparés, avec peu d’échanges et mis en concurrence. Localement, il existe des hiérarchies de niveau des écoles, entre établissements d’élite et établissements accueillant un public plus difficile.

Cette évolution s’oppose clairement au processus de démocratisation scolaire mis en place dans les années 1950 partout en Occident pour créer une école plus égalitaire et inclusive.

Le principe à l’origine de la démocratisation scolaire est le suivant : tous les élèves sont égaux devant l’école. Or, la réalité est toute autre. Les élèves pauvres, ceux appartenant à des minorités ethniques ou de l’immigration, des quartiers populaires et ouvriers, des régions éloignées et rurales, les élèves en difficulté d’apprentissage ou de comportement se concentrent dans les mêmes établissements. Cela a pour effet une concentration des difficultés, dès lors ces écoles se retrouvent par la force des choses à offrir des services éducatifs de moindre qualité.

Un système scolaire à deux vitesses entraîne forcément une fragmentation de la profession enseignante, voire sa division en deux catégories d’enseignants : ceux œuvrant dans les zones difficiles et ceux travaillant dans les établissements de qualité supérieure.

Les acquis obtenus durant l’âge du métier (carrière, protection, stabilité d’emploi, retraite, etc.) sont aujourd’hui menacés. Ils tendent à être remplacés par une professionnalisation qui rime avec la compétition, l’imputabilité, le salaire au mérite, la précarité d’emploi et de statut. De fait, la professionnalisation semble se conjuguer aujourd’hui avec une prolétarisation d’une partie des enseignants. C’est pourquoi la transition entre l’âge du métier et l’âge de la profession suscite des résistances importantes chez les enseignants de la plupart des pays.

L’égalité, qu’elle soit scolaire ou sociale, n’est pas un fait, mais une exigence qui doit être continuellement réaffirmée, défendue et réinventée.

L’uniformité (du traitement, des programmes, des règles, des agents, etc.) a représenté un certain temps une figure importante de l’égalité. Cette figure a peu à peu volé en morceaux avec la démocratisation scolaire, elle-même porteuse d’une hétérogénéité des populations scolaires, hétérogénéité fortement réfractaire à l’uniformité.

Un des principaux enjeux éducatifs actuels semble être de concilier une école qui se veut démocratique et inclusive avec des traitements différenciés en fonction des publics d’élèves.


(mise à jour le 14/04/20)

Bibliographie


Tardif, M. (2013). « Où s’en va la professionnalisation de l’enseignement ? ». Tréma, Revue internationale en sciences de l’éducation et didactique, Université de Montpellier, n° 40, décembre 2013, p. 43-60.

Tardif, Maurice « DE L’USAGE POLITIQUE DES DONNÉES SCIENTIFIQUES » (2017) http://plus.lapresse.ca/screens/a913a92c-9428-4b96-bc53-75bae0704f91%7C_0.html

Jarraud, François. Maurice Tardif : Résister à l’école à deux vitesses (2017) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2010/11/1211MauriceTardif.aspx

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