lundi 30 avril 2018

L'effet Matthieu en éducation

L’effet Matthieu tire son nom d’un verset du Nouveau Testament (Matthieu 25:29). Celui-ci dit : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. »



(Photographie : Josh Cunliffe)


Sa signification est que ceux qui rencontrent le succès ont plus de chances de se voir offrir de nouvelles opportunités qui vont amplifier leur réussite. Ceux qui rencontrent des difficultés ou de l’échec risquent de s’en retrouver privés.

Le terme est dû au sociologue américain Robert K. Merton. Celui-ci, dans un article publié en 1968, cherchait à montrer comment les scientifiques et les universités les plus reconnus tendaient à entretenir leur domination sur le monde de la recherche.




Effet Matthieu dans le cadre de la lecture


L’utilisation du concept dans la cadre de l’éducation est redevable à Keith Stanovich, qui enseigne la psychologie appliquée et le développement humain à l’université de Toronto.

Il a utilisé l’effet Matthieu pour décrire la manière dont les nouveaux lecteurs acquièrent les compétences en lecture :
  • Un développement rapide dans l’acquisition des compétences en lecture conduit généralement à des succès ultérieurs en lecture au fur et à mesure que l’élève grandit.
  • Un développement tardif ou imparfait de compétences en lectures peut être le signe de problèmes ultérieurs dans l’apprentissage de nouvelles compétences, dus à une lecture imparfaite. Lorsque ces élèves ont besoin de lire pour apprendre, leur difficulté à lire va créer des difficultés dans la plupart des autres matières. 
  • Très tôt dans le processus de lecture, les lecteurs plus faibles, qui éprouvent plus de difficultés à briser le code orthographe/son, commencent à être exposés à beaucoup moins de texte que leurs pairs plus compétents.
  • Les élèves qui prennent du retard dans la lecture lisent moins, ce qui accroît l’écart entre eux et leurs pairs. Ainsi, ils prennent de plus en plus de retard à l’école, risquent d'abandonner leurs études à un rythme beaucoup plus élevé que leurs condisciples. 


Impacts possibles à long terme 


Au plus tard on agit sur des élèves qui présentent des retards, plus les déficits se généralisent et s’infiltrent dans de plus en plus de domaines de la cognition et du comportement.

Le fait que les lecteurs moins qualifiés se retrouvent souvent face à des documents trop difficiles pour eux exacerbe encore davantage le problème. La combinaison d’habiletés de décodage déficientes, d’un déficit de pratique et de documents difficiles entraîne des expériences de lecture précoce non gratifiantes. Celles-ci mènent à une participation moindre aux activités liées à la lecture, à une baisse du sentiment d’efficacité personnelle et de la motivation qui lui est corollaire.

Le sociologue Daniel Rigney (2010) précise que le fait que les élèves qui aiment lire, les amène à lire davantage. Ceci contribue à faire d’eux de meilleurs lecteurs et augmente encore leur plaisir de lire. Le processus se nourrit de lui-même, créant un cycle qui se perpétue et s’amplifie.

L’élève qui déteste lire aura tendance à lire moins, ce qui entravera le développement de la maîtrise de la lecture et la réussite scolaire, et fera de l’école une expérience encore plus décourageante.

Certains élèves sont dans une spirale ascendante et d’autres dans une spirale descendante qui risque de leur faire connaitre un avenir difficile, parfois sans que ce soit aucunement de leur faute.




De l’importance d’intervenir tôt


Il est important de comprendre la dynamique de l’effet Matthieu. Il faut prendre conscience de la nécessité d’agir préventivement. Il s’agit de remédier dès que possible aux difficultés rencontrées par des élèves au niveau de la lecture, avant qu’elles ne s’amplifient.

Les conséquences peuvent même se faire sentir au niveau de l’évaluation de certains paramètres du QI. Des lecteurs à faibles compétences risquent d’avoir de fait des résultats plus faibles. Les élèves qui souffrent de dyslexie risquent également d’être particulièrement victimes de l’effet Matthieu si l’on n’y prend pas garde pour les mêmes raisons.




L’impact des connaissances 


L’effet Matthieu dans le secteur éducatif ne se limite pas à l’apprentissage de la lecture et à ses conséquences, mais est susceptible d’avoir un impact direct dans de nombreux autres domaines.

Plus largement, dans tout contexte d’apprentissage, les meilleurs tendent à accroître leur avance et les écarts de niveau s’agrandissent. L’apprentissage de la lecture a des conséquences profondes sur le développement des capacités cognitives. Au plus on lit et au plus notre vocabulaire s’enrichit, au plus il devient facile de lire et d’enrichir notre vocabulaire, etc. Appliqué à n’importe quel sujet ou n’importe quelle matière, un bon lecteur va accumuler plus rapidement des connaissances qu’un mauvais lecteur.


Le contexte de la mémoire


Une bonne lecture favorise aussi le traitement de l’information et donc la qualité et la quantité de réflexion. Là s’entame un autre cercle vertueux :
  • Au plus nous pensons, au plus nous pouvons connaitre.
  • Au plus nous connaissons, au mieux nous pouvons penser.
Cette considération illustre la relation entre la mémoire de travail et la mémoire à long terme comme le met en évidence Peps Mccrea (2017) :

  • Au plus nous accumulons des connaissances intégrées à des schémas cognitifs performant en mémoire à long terme, au plus performant sera le traitement cognitif en mémoire de travail, car ses ressources seront mieux exploitées.
  • En effet toute connaissance acquise en mémoire à long terme ne ponctionne plus parmi les ressources limitées de la mémoire de travail. Celles-ci sont limitées au stockage de quatre nouveaux éléments en moyenne, pour une durée de temps limité.




Cas des matières cumulatives


L’effet Matthieu peut se retrouver dans de nombreux autres domaines, eux aussi marqués par un caractère cumulatif des connaissances comme les mathématiques ou les sciences.

Deux élèves au départ ne vont se différencier que par leurs capacités initiales, leurs compétences, leur persistance, leurs habitudes de travail, etc.

Ces différentes caractéristiques vont procurer à des individus particuliers un avantage précoce. Ces facteurs ont un effet multiplicateur, les avantages cumulatifs des premiers répondent à des désavantages cumulatifs des seconds.

Si en mathématiques, en chimie ou en physique, des notions de base ou des procédures de calcul ne sont pas maîtrisées couramment, le décalage entre les deux profils n’ira qu’en s’accentuant. Les premiers récoltant plus de renforcement positif vont voir leur auto-efficacité s’amplifier tandis que les seconds la verront se réduire et s’engageront de moins en moins volontairement dans ces tâches.

Cela peut mener à des élèves qui se démotivent. Ils peuvent renoncer à faire des efforts, ou n’établir qu’un apprentissage superficiel tandis que d’autres approfondissent leurs compétences.

Les connaissances antérieures des étudiants ont par là même un effet majeur sur leur réussite. Les élèves les plus avancés ont plus de chance de réussir à l’examen, car ils sont plus proches du but, du niveau à atteindre. Mais en regardant de plus près, on constate que ces étudiants ne font pas que réussir, ils progressent davantage.



L’impact de la charge cognitive


L’effet Matthieu peut être expliqué également au travers de la théorie de la charge cognitive :
  • Les apprenants qui ont plus de connaissances sur le sujet :
    • Vont avoir plus de facilités pour réaliser les tâches que l'enseignant leur propose, notamment quand celles-ci sont complexes ou exigeantes. Elles vont représenter pour eux une charge intrinsèque gérable.
    • Cette facilité à réaliser la tâche libère des ressources cognitives pour l’apprentissage lui-même, c’est-à-dire pour l’élaboration de nouvelles connaissances. Ils disposent d’une charge essentielle plus importante.
  • Les apprenants qui ont moins de connaissances sur le sujet
    • Ils vont rencontrer plus de difficultés pour réaliser les tâches qu’on leur propose, particulièrement quand celles-ci sont complexes. Elles risquent de présenter pour eux une charge intrinsèque trop élevée. 
    • La saturation de la charge cognitive fait qu’ils ne disposent plus assez de ressources pour la charge essentielle, ce qui limite fortement leurs apprentissages.
Le manque de connaissances, tout comme une tâche trop exigeante, fonctionne comme une double peine : en pénalisant la réalisation de la tâche on pénalise l’apprentissage.

L’effet Matthieu montre notamment le danger lié à la différenciation et l’importance de soutenir fortement les élèves qui ont des difficultés dans les premiers stades. Si ces difficultés ne sont pas traitées rapidement, elles engendrent des conséquences parfois insurmontables par la suite.

Cet effet existe à toute l’échelle du système scolaire. À capacités initiales égales, plus un individu sera stimulé, par son milieu familial et par son environnement éducatif, plus il profitera du système scolaire et mieux il réussira en moyenne.





(mise à jour le 22/03/20)

Bibliographie


Cunningham, Anne and Stanovich, Keith. (1998). What reading does for the mind. American Educator. 22.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Matthieu

Franck Amadieu, André Tricot. Les facteurs psychologiques qui ont un effet et sur la réussite des étudiants. Psicologia USP, Universidade de São Paulo, 2015, Réussite et échec en langues de spécialité, XXIV (2)

Peps McCrea « Memorable teaching », 2017

Saga Briggs, The Matthew Effect: What Is It and How Can You Avoid It In Your Classroom?, 2013, https://www.opencolleges.edu.au/informed/features/the-matthew-effect-what-is-it-and-how-can-you-avoid-it-in-your-classroom/

Daniel Rigney, The Matthew Effect, 2010, Columbia University Press

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