vendredi 13 octobre 2017

Pistes et arguments en faveur de l'entremêlement dans l'enseignement et l'apprentissage

Après avoir défini l'entremêlement comme une technique favorisant l'apprentissage de la discrimination (voir article), mis en évidence les caractéristiques et les avantages d'un enseignement qui l'intègre (voir article), puis exploré les impacts positifs de l'entremêlement sur l'apprentissage (voir article), voici une dernière partie qui explore quelques arguments et pistes pour promouvoir l'usage de l'entremêlement :

(photographie Carl Kleiner)

Quelles exploitations possibles ?


Favoriser l'utilisation d'une pratique entremêlée


Rohrer et Taylor (2007) ont noté que la plupart des manuels scolaires en math comportent des séries d’exercices similaires portant sur un même point de matière précédemment vu. Seul un petit nombre de manuels présentent des exercices mélangés correspondant à plusieurs points de matière vus précédemment. 

L'entremêlement profite à l'apprentissage des mathématiques, mais la plupart des élèves consacrent la plus grande partie de leur temps à la pratique séquentielle d'exercices. 

La pratique entremêlée est sous-utilisée. L'utilisation de ses principes pourrait améliorer la rétention à long terme et la compétence de discrimination des élèves, deux éléments qui posent généralement problème.





Valoriser l'apprentissage profond et ralenti


La pratique articulée change la façon dont les élèves appréhendent la matière. Elle évite la répétition et la mise en place d’automatismes inutiles non liés à de la discrimination. 

En pratique articulée, chaque exercice doit être resitué par l’élève dans le contexte complet de la matière. Il oblige à être attentif et concentré et à développer les capacités de discrimination.
Cela permet un apprentissage bien plus profond même si ralenti. 

Cette implication peut avoir un impact sur l’engagement d'élèves, qui peu à peu réalisent que le travail, la persévérance et l’endurance paient à long terme.





Valoriser la difficulté comme moteur de l'apprentissage


Un obstacle est que la pratique entremêlée augmente la difficulté d'apprentissage:
  1. Les élèves travaillent plus lentement et font plus d'erreurs lorsqu'ils travaillent ainsi.
  2. Cela peut faire hésiter les élèves à adopter cette technique. 
    • En effet un ensemble d'exercices ou de problèmes est plus facile à résoudre lorsque tous portent sur le même sujet ou concept. 
    • En revanche, répondre à un ensemble de questions de sciences ou de mathématiques entrelacées peut exiger des élèves qu'ils consultent le matériel présenté dans les chapitres précédents, ce qui prend du temps. 
  3. Cette difficulté inhérente à l'entremêlement, même si, payante à long terme, peut être refusée par les élèves. Différentes études ont montré que les apprenants doutent de l'efficacité de l'entremêlement même après l'avoir essayé. 
  4. Pour diffuser et promouvoir l’entremêlement, il faut donc travailler sur la conviction des élèves et des enseignants et faire preuve de pédagogie en expliquant les raisons de son intérêt et en proposant des activités et des supports qui l'intègrent. 



Adapter la préparation de cours pour l'y intégrer


La pratique articulée nécessite un pilotage plus fin, plus ardu que la pratique purement séquentielle. Elle doit être contrôlée pour ne pas perdre et décourager les élèves qui rencontrent le plus de difficultés. 

Des études ont montré que les élèves doivent déjà avoir développé une certaine familiarité avec la matière enseignée pour s’investir efficacement dans la pratique entremêlée. Il faut donc veiller à ce que la charge cognitive ne soit pas trop élevée, à ce que l’entremêlement ne vienne pas trop tôt. 

Feedback et évaluation formative sont dès lors essentiels comme outils de pilotage, de même que laisser une autonomie aux élèves dans la résolution des tâches plutôt que de les piloter de manière univoque à l’échelle de la classe. Dans le cadre de l'enseignement explicite, elle a toute sa place dans la pratique autonome et gagne à devenir un élément structurant des révisions.





Articuler pratique séquentielle et entremêlée pour optimiser l'apprentissage


Si la pratique entremêlée intègre un grand nombre de concepts et de procédures neuves non encore optimisées ou intégrées par l’élève, celle-ci va avoir un coût cognitif élevé. 

Il y a nécessité d'intégrer une gradation de la difficulté des exercices et tâches proposées. Il est souhaitable que l’entremêlement soit précédé d’une certaine répétition des nouvelles procédures pour qu’elles soient comprises et assimilées avant de pouvoir être mobilisées et travaillées dans le cadre de la compétence de discrimination. 

Les avantages de la pratique articulée ne suggèrent donc pas que la pratique séquentielle soit évitée entièrement. En fait, elle est pertinente et indispensable au début d'une tâche donnée immédiatement après l'introduction des élèves à un type de problème, pour mettre en place et attirer l’attention sur les caractéristiques et aspects techniques d’une procédure ou sur les nuances d’un nouveau concept. Elle est utile pour atteindre une consolidation en mémoire de travail. 

Il faut juste s’arrêter à temps, car les étudiants qui travaillent plus que quelques problèmes du même genre en succession immédiate sont susceptibles de voir ces efforts supplémentaires inutiles. Une fois la compréhension établie, les automatismes fixés, la pratique séquentielle perd tout son intérêt. 




Travailler les compétences de discrimination


Ce qui est donc particulièrement précieux dans la pratique entremêlée est le développement de la capacité d’inférer, de discriminer :

a. Souvent les élèves trouvent que le choix de la stratégie est plus difficile que son exécution. Les élèves face à un exercice doivent déterminer quelle formule, quelle procédure, quelle stratégie appliquer. 

b. Le choix d'une stratégie est souvent difficile, car des problèmes en apparence semblables nécessitent parfois des stratégies différentes.  Le choix d'une stratégie appropriée exige que les élèves passent en revue les différents types de questions qu’ils sont susceptibles de rencontrer et leur associent chaque fois une stratégie appropriée. 

Pour cet objectif, la pratique séquentielle n'est que de peu d'intérêt :

a. Le problème de la pratique séquentielle est que les élèves n'ont pas besoin d'apprendre à choisir une stratégie lorsque chaque problème d’une série nécessite la même stratégie. Les élèves connaissent la stratégie avant de lire le problème. La pratique séquentielle n'offre donc pas aux étudiants la possibilité de choisir une stratégie appropriée sur la base du problème lui-même et, pourtant, ils doivent accomplir cette compétence lors d'un examen.
b. La pratique séquentielle donne une fausse apparence d’efficacité, car elle réduit considérablement la difficulté d'un problème de mathématiques, en partie parce que les élèves n'ont pas besoin de discerner les problèmes nécessitant des stratégies différentes. Plus préoccupant encore, la pratique séquentielle permet parfois aux élèves de résoudre des problèmes de mots sans lire l’énoncé de façon approfondie ou encore de créer des associations erronées entre des éléments de l’énoncé et la stratégie à appliquer, ce qui affaiblit les associations pertinentes.

c. La pratique séquentielle permet aux étudiants de terminer une tâche sans connaître le type de problème qu'ils résolvent et donc sans pouvoir interpréter leur solution, ni du coup repérer si elle est incohérente.



Une stratégie reine en math, chimie ou physique 


La pratique d'un cours comme les mathématiques, la chimie ou la physique de manière entrelacée comporte trois caractéristiques bénéfiques précieuses:


1. Des problèmes de différents types sont juxtaposés, ce qui oblige les étudiants à choisir une stratégie.

2. Des problèmes du même genre sont espacés, ce qui améliore la rétention.



3. Ce bénéfice de mémorisation ne diminue que peu au fil du temps, contrairement aux bénéfices de la pratique séquentielle qui ont tendance à s’amenuiser rapidement.




Favoriser des devoirs entremêlés et une évaluation cumulative 


La plupart des devoirs n'exigent pas que les étudiants choisissent une stratégie et tendent à prolonger la pratique autonome sur la matière en cours de manière à favoriser son automatisation.

Cependant, c'est peine perdue si les élèves connaissent les procédures, mais ne savent pas exactement déterminer par eux-mêmes le contexte de son utilisation.

Il faut éviter que dans le cadre d'un devoir les élèves sachent exactement quelle sera la procédure à appliquer avant même d'avoir lu l'énoncé.

Un devoir entremêlé est organisé de façon à ce qu'aucun problème consécutif ne nécessite la même stratégie et que leurs énoncés n’indiquent pas de manière explicite celle qu’il faut mobiliser.

Cela suppose une dimension cumulative de la matière qui doit se retrouver elle-même dans l'évaluation.

La pratique de l'entremêlement n'améliorera pas les résultats aux tests qui ne couvrent que le matériel le plus récent. Ainsi les tests non cumulatifs ne sont pas un bon indicateur de la compétence des élèves et il faut privilégier les test cumulatifs.



Conseiller les élèves pour leurs apprentissages


Une majorité d'élèves croit à tort que la pratique séquentielle est plus efficace que la pratique entremêlée.

En ce qui concerne l’apprentissage des élèves, on peut leur conseiller :

a) D'étudier une première fois leur cours de manière séquentielle et linéaire.

b) Ensuite, de ne plus étudier un cours de manière linéaire, mais de mélanger l’ordre dans lequel ils étudient, mélanger l’ordre des chapitres, de leurs fiches, exercices ou flashcards. 




Renforcer la rétroaction


Lorsque l’on enseigne en adoptant une pratique entremêlée, il devient d’autant plus crucial de relier les points entre les différentes idées. Il faut expliquer pourquoi une certaine approche, une règle, une procédure, fonctionne dans un contexte, mais pas dans un autre. La rétroaction et le retour sur erreur deviennent d’autant plus essentiels qu’on ajoute de la complexité.

Les élèves doivent pouvoir vérifier les solutions détaillées afin de corriger leurs erreurs et de pouvoir poser des questions.




Respecter le rythme d'apprentissage et la charge cognitive


Bien que la recherche sur l’entremêlement montre qu’il est bénéfique d'alterner entre des activités présentant des similitudes pour apprendre à les discriminer, il faut toutefois s’assurer de limiter le nombre de stratégies. Il faut laisser également les élèves pratiquer suffisamment longtemps pour leur permettre de développer des automatismes.

Il y a le double risque d’une surcharge cognitive et d’une absence d’automatisation. Ainsi, il ne faut pas changer trop souvent entre trop de sujets différents, ce qui peut semer la confusion chez les élèves.

En outre, il y a le risque de consacrer trop peu de temps à certaines stratégies. Ainsi avant de pouvoir discriminer efficacement, il faut déjà avoir développé certains automatismes pour les stratégies concernées.



Privilégier des manuels et supports de cours entremêlés


La pratique séquentielle tend à prédominer dans les manuels scolaires parce que les concepteurs trouvent commode de suivre chaque chapitre avec un groupe de problèmes consacrés à cette leçon. C’est pourtant défavorable aux élèves.

Il est plus judicieux de choisir un manuel ou de concevoir des supports de cours qui intègrent rapidement de l’entremêlement après un peu de pratique séquentielle qui permet aux élèves d’automatiser les nouvelles procédures.

(À gauche une pratique séquentielle et à droite une pratique entremêlée. Source : “Effective Approaches for Scheduling and Formatting Practice Activities : Distributed, Cumulative, and Interleaved Practice,” by C. A. Hughes, & J. Lee, (in press), Teaching Exceptional Children. Copyright 2019 by Council for Exceptional Children.)


Lorsque les problèmes de pratique d'un manuel ou d'un cours sont réorganisés pour augmenter le degré d'entrelacement, l'ordonnancement de chaque type particulier de problème est intrinsèquement distribué, ou espacé, tout au long du cours à un degré plus élevé.

Par exemple, alors que la plupart des exercices et problèmes sur les paraboles dans un manuel de math en secondaire apparaissent dans une seule chapitre, dans un manuel entremêlé, ils devraient être distribués dans tous les chapitres qui suivent.




(mise à jour le 25/06/19)

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