vendredi 4 octobre 2019

L’apprentissage naturel : des connaissances primaires organisées au sein de domaines populaires

Pourquoi la plupart des jeunes enfants apprennent-ils à parler sans effort apparent, mais quelques années plus tard, ils abordent-ils la lecture et et l’écriture dans la même langue avec bien plus de douleur et de difficulté ?

Dans un article précédent (voir article), nous avons distingué connaissances primaires et connaissances secondaires et abordé les conséquences en matière d’enseignement. Dans cette suite sur le même sujet, nous allons explorer plus en détail la nature et les caractéristiques des connaissances primaires.


(Photographie : Yuichi Hasebe)





Rôle de la sélection naturelle


La découverte des mécanismes de la sélection naturelle qui permettent l’évolution des espèces est l’une des découvertes historiques les plus importantes en biologie.

L’évolution des êtres humains leur a permis de se doter d’une culture. La culture agit comme un système de croyances commun à une population :

  • Elle facilite la coopération.
  • Elle permet une division du travail.
  • Elle apporte structure et organisation.
  • Elle définit des attentes formelles et informelles pour le comportement de ses membres.
  • Elle encadre le partage de l’information et des ressources.
  • Etc.

Comme pour la langue, la structure de surface varie d’une culture à l’autre, mais de nombreuses caractéristiques sous-jacentes sont communes dès qu’on en fait une étude plus approfondie.

Deux caractéristiques de la culture trouvent un écho dans une perspective pédagogique :
  1. La transmission intergénérationnelle ou verticale des connaissances.
  2. La socialisation et la préparation des enfants à la vie adulte dans la culture. 



Apprentissage naturel et fluctuations de l’environnement


Certains facteurs environnementaux sont variables et cruciaux pour la survie des individus. Ils ont de tout temps nécessité une capacité d’adaptation et d’apprentissage. La sélection naturelle a permis dès lors d’inscrire cette dernière au sein de notre ADN.

Ces facteurs, proposés par David C. Geary dans le cadre de sa théorie, ont entraîné l’évolution du cerveau humain. Ils comprennent :
  • Les fluctuations climatiques : le fait de pouvoir s’adapter aux aléas climatiques.
  • La chasse et les autres exigences écologiques : le fait de pouvoir utiliser et optimiser les ressources de l’environnement.
  • La complexité sociale : trouver sa place au sein d’une société humaine
Il s’agit de domaines pour lesquels :
  1. La facilité d’apprentissage sera plus grande pour les savoirs et savoir-faire liés à ces variations. 
  2. Les enfants seront naturellement motivés à s’engager dans des activités qui facilitent ces apprentissages.
L’évolution de l’esprit et du cerveau humains est le résultat des avantages naturels qui sont progressivement apparus grâce à la capacité de nos ancêtres à modifier et à contrôler ces paramètres écologiques et à faire face aux dynamiques sociales qui changent rapidement.



Domaines « biologiquement primaires »


Les domaines pour lesquels les apprentissages sont naturels, car favorisés par nos gènes, se regroupent autour de la psychologie, de la biologie et de la physique populaires. L’adjectif populaire est utilisé ici comme un équivalent de primaire et laisse percevoir qu’il est commun à tous les êtres humains.

Ces systèmes d’apprentissage sont biaisés pour traiter, sélectivement et facilement, des formes spécifiques d’information. Ils sont plastiques dans la mesure où la sensibilité à la variation des modèles d’information correspondants offre un avantage. Nous sommes naturellement attirés par les contenus qui correspondent à ces domaines. Nous avons une facilité à en générer un apprentissage sans effort conscient.

Un exemple de capacité primaire est la tendance naturelle du regard à s’orienter vers le visage humain et à traiter automatiquement des éléments clés de l’information faciale. D’un point de vue évolutif, la capacité de distinguer une personne de l’autre et de lire ses émotions procure un avantage social, dont ne disposeraient pas d’autres êtres humains qui ne pourraient pas le faire.

Par exemple, la formation d’amitiés est soutenue par des compétences psychologiques populaires. Elle ne semble pas être guidée par une motivation à contrôler le comportement de ces personnes, ou du moins il n’y a souvent aucun désir explicite de le faire. Néanmoins, la participation à ces relations et le soutien social qui en découle sont corrélés à la santé physique et psychologique et, dans certains contextes, aux risques de mortalité.

Ce sont toutes des formes d’apprentissage qui, du point de vue de l’évolution, sont nécessaires à la survie. Les connaissances biologiques primaires peuvent être stockées directement, sans traitement conscient dans la mémoire de travail ou dans la mémoire à long terme.



Domaines populaires


La taxonomie des domaines populaires comme définie par David C. Geary est présentée à la figure ci-dessous :



(Geary, 2008)


La fonction des domaines populaires est de focaliser le comportement dans ses tentatives d’accès et de contrôle de ressources sociales, biologiques et physiques. Leur obtention a de tout temps permis d’améliorer les perspectives de survie ou de reproduction au cours de l’évolution humaine. I



Psychologie populaire


Les systèmes psychologiques populaires représentent trois ensembles de modules qui traitent l’information relative :

  • À soi :
    • Il s’agit de la conscience de soi, en tant qu’être social, et la conscience de ses relations avec les autres.
    • La conscience de soi est intégralement liée à la capacité de se projeter mentalement dans le passé pour se rappeler et revivre des épisodes d’importance personnelle, et à se projeter dans le futur pour anticiper des états futurs potentiels.
  • Aux autres individus :
    • Il s’agit du traitement au niveau individuel des formes d’information qui guident la dynamique sociale et favorisent les relations sociales avec d’autres personnes.
  • À la dynamique de groupe :
    • Il s’agit de diviser l’environnement social en catégories de personnes, par exemple, les membres de la famille, les amis, les collègues/condisciples, etc.
    • Il s’agit de la capacité de former des groupes en fonction de concepts idéologiques.
    • Ces idéologies comprennent des principes moraux concernant le traitement des membres du groupe, ainsi que des mécanismes pour leur application.
    • Les idéologies et les mœurs permettent la formation de communautés coopératives à grande échelle, assurent la stabilité entre les générations et soutiennent l’accumulation intergénérationnelle du savoir culturel.
    • Cela permet la formation de grands groupes compétitifs qui sont mieux à même de contrôler l’environnement et les relations politiques et sociales que les groupes mal organisés.




Biologie et physique populaire


Les systèmes biologiques et physiques populaires sont représentés au bas de la figure 1.

Les modules biologiques populaires orientent l’attention vers des caractéristiques importantes du monde biologique.

Ce sont par exemple :

  • Les modes de déplacement de proies ou prédateurs potentiels
  • La capacité de développer des taxonomies des différentes espèces dans l’environnement
  • Des systèmes de connaissances sur leur comportement, leur disponibilité, leur croissance, leur localisation, leur caractère comestible ou toxique.

Dans les sociétés traditionnelles, ces compétences soutiennent les activités comportementales qui sont orientées vers l’utilisation de l’information : les ressources écologiques, à des fins de survie ou de reproduction, comme la chasse, la cueillette ou l’agriculture.

Les systèmes physiques populaires soutiennent le mouvement, la représentation mentale du milieu et la construction d’outils. Certaines de ces compétences, en particulier la capacité de s’orienter, sont semblables à celles que l’on retrouve chez d’autres espèces et ne sont donc pas uniquement humaines.

La capacité de construire et d’utiliser des outils, en revanche, dépasse de loin les compétences des chimpanzés et d’autres espèces. L’évolution de cette capacité est presque certainement une composante de la capacité des humains à modifier et contrôler les environnements dans lesquelles ils sont situés.


Heuristiques populaires 


Les caractéristiques comportementales liées aux domaines populaires peuvent être décrites sous forme de « règles empiriques ».

L’information correspondante est traitée implicitement et rapidement. La composante comportementale est plus ou moins automatiquement exécutée. Le résultat est que la plupart des formes d’informations importantes qui ont été rencontrées dans la vie quotidienne au cours de notre histoire évolutionnaire sont traitées automatiquement et avec peu d’effort cognitif.

Un exemple d’heuristique est l’analyse du visage, elle nous donne instantanément une information sur le sexe, l’âge et l’état émotionnel de l’individu concerné, et induit certaine de nos réactions. 

Ces heuristiques populaires sont imparfaites et s’accompagnent de biais explicites d’inférence et d’attribution et de conceptions naïves qui ont permis pour une part à générer des avantages au niveau de la sélection naturelle.

Cependant, une utilité fonctionnelle évoluée en termes de vie quotidienne ne signifie pas que les explications sont nécessairement exactes d’un point de vue scientifique ou valide d’un point de vue éthique. Elles nécessitent une dimension supplémentaire, celle de l’établissement d’un apprentissage secondaire, ce qui fera l’objet d’un article suivant.



Bibliographie


Paul A. Kirschner, Luce Claessens & Steven Raaaijmakers, Op de schouders van reuzen, 2018, p 13-17

Geary, D. C. (2008). An evolutionarily informed education science. Educational Psychologist, 43, 179–195.

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