samedi 28 décembre 2019

Sauver la face

En gestion de classe, tout individu, élève ou enseignant, projette et cherche à conserver une image, une identité face aux autres. Il peut se sentir en insécurité lorsque celles-ci sont mises en cause à travers diverses interactions en classe. Le concept de « face » qui y correspond est un facteur clé dans la gestion des perturbations.

(Photographie : Shane Brown)


Face et évolution


Comme l'écrit Tom Bennett, la plupart des conflits sont gérés au niveau de la face. En effet, la confrontation physique entre animaux fait généralement que l'un d'entre eux, ou les deux, se retrouvent blessés. Ce n'est pas une situation enviable dans le cadre de l’évolution. En effet, toute blessure dans la nature peut être potentiellement mortelle si l'on tient compte de l'infection, du temps de récupération et de la réduction des capacités de chasse ou d’esquive des prédateurs. En conséquent, il est logique que la plupart des animaux éviteront de se battre s'ils le peuvent.

Mais bien sûr, il y aura des situations où un animal ne pourra pas éviter une confrontation avec un congénère. Les animaux ont développé une façon complexe de régler un combat sans qu'un seul coup ne soit donné : la posture. Le but de toutes ces démonstrations est de convaincre l'agresseur potentiel que s'il a surtout intérêt à ne pas se battre, car il aurait toutes les chances de perdre. En d'autres termes, il s'agit d'un affichage non verbal conçu pour intimider un agresseur sans qu’il n’ait à se battre réellement.





Le rôle du public


Dans la gestion des interactions en classe, pour l'enseignant ou chaque élève, il existe toujours un troisième acteur. L’enseignant doit toujours intercéder avec celui-ci et le prendre en compte. Il s’agit du public.

Le comportement de chaque élève, qu’il soit conforme ou perturbateur est non seulement influencé par l’enseignant, mais également par le public de ses pairs et vice versa.

Toute intervention de gestion de classe de l’enseignant par conséquent ne concerne jamais uniquement l’élève en cause. Les mêmes élèves peuvent se comporter différemment dans différents contextes, avec différents enseignants au cours d'une journée scolaire. Le comportement de l'enseignant et celui de l'élève ont un effet réciproque l'un sur l'autre et sur le public toujours présent des pairs.



La notion de face dans une interaction


Le concept de face a été établi à la fin des années 1960 par le sociologue américain Erving Goffman (1922-1982).

La face est un concept universel en sociologie qui représente la valeur sociale positive qu’une personne revendique à travers une ligne d’action, que les autres supposent qu’elle a adoptée, au cours d’un contact particulier.

La face est une valeur sociale positive que nous revendiquons couramment à travers nos interactions sociales :
  • Lorsque nous participons à une conversation, nous prenons inévitablement un certain point de vue. Nous adoptons une certaine position sur ce dont il est question.
  • À partir de cette position, d’autres font des suppositions sur les valeurs que nous revendiquons pour nous-mêmes.
  • Nos interlocuteurs font des suppositions sur la face que nous cherchons à projeter pour nous-mêmes, comme nous le faisons avec eux.
La face est définie comme une image de soi qui dépend à la fois des règles et des valeurs d’une société particulière et de la situation dans laquelle l’interaction sociale s’inscrit. Elle reflète donc la façon dont une personne veut être perçue par les autres dans son espace environnant.

La dépendance de la face à l’égard des valeurs sociales se reflète par exemple dans la manière dont une personne se comporte lorsqu’elle représente une profession particulière. Chaque individu dans un groupe social a sa propre face qu’il veut protéger contre les menaces.




Fluctuations de la face


La face est un masque qui change en fonction du public et de la variété des interactions sociales. Les gens s’efforcent de maintenir la face qu’ils ont créée dans une situation sociale donnée.

Les individus sont émotionnellement attachés à leur face, ils se sentent bien quand leur face est maintenue.

La face de chaque interlocuteur est exposée à l’autre, on peut distinguer :

  • Une face négative : pour défendre et revendiquer son propre territoire, ses positions et réserves personnelles, ses droits, sa liberté d’action et de ne pas être imposé.
  • Une face positive : pour proposer une image de soi, de sa personnalité qui soit valorisante, positive et cohérente, y compris le désir que cette image de soi soit appréciée et approuvée. La face est l’image publique qu’une personne se donne d’elle-même. Cette affirmation comporte trois dimensions :
    • La face de l’autonomie décrit un désir d’apparaître indépendant, en contrôle et responsable.
    • La face de la camaraderie décrit un désir de paraître coopératif, accepté et aimé.
    • La face de la compétence décrit un désir de paraître intelligent, accompli et capable.





La notion de travail de la face dans une interaction


La communication est conçue comme un espace pavé de dangers et de difficultés relationnelles.

Afin de mener à bien un échange ou une conversation, les interlocuteurs vont faire des efforts pour éviter les actes menaçant la face (positive ou négative) de l’autre.

Les interlocuteurs veulent garder la face grâce aux nombreux rituels verbaux et non verbaux auxquels ils se livrent pour contourner les actes la menaçant. Le travail sur la face est une habileté qui consiste à entretenir constamment la face afin de mériter le respect et la reconnaissance qui en découlent.

Le travail de la face est une attente normative des personnes en interaction orale face à face. Il ne représente pas le but de l’interaction, mais une condition pour permettre celle-ci.

Le travail de la face représente l’idée que dans le cadre d’une interaction, nous travaillons régulièrement ensemble et réciproquement pour soutenir les conditions de l’interaction orale.

Le travail de la face exige de la part des personnes impliquées dans les rencontres orales :

  • Un certain degré de compétence pratique, se comporter avec tact envers les autres
  • Un certain contrôle expressif, se conduire avec assurance en ce qui concerne ses propres revendications.

Erving Goffman parle du maintien d’un équilibre rituel pour qualifier cet état conversationnel.

Le travail de la face représente les stratégies de communication que l’on utilise pour conserver la face et pour soutenir, appuyer ou contester la face d’une autre personne.





L’enjeu du face-à-face


Garder ou perdre la face dépend de l’interaction mutuelle entre les deux interlocuteurs. Reconnaitre la face de l’autre et les rôles sociaux correspondants pris, se définit comme un entretien en face à face.

Nous sommes :

  • Conscients de cette routine de revendication présente chez nous et chez notre interlocuteur
  • Dépendants des autres pour que ces revendications soient reconnues

Huit facteurs sociologiques ont été identifiés dans la perte et le gain de la face :

  1. Le type d’égalité entre les personnes concernées
  2. Leur âge
  3. Leur sensibilité personnelle
  4. L’inégalité de statut social
  5. La relation sociale
  6. La conscience du prestige personnel
  7. La présence de témoin
  8. La valeur/sanction sociale particulière en jeu

En interaction avec d’autres, la règle fondamentale que doit respecter tout individu est de préserver sa face et celle de ses partenaires. C’est la condition de possibilité de toute interaction.

La perte de la face entraîne une douleur émotionnelle. En règle générale, dans les interactions sociales les gens coopèrent en utilisant des stratégies pour maintenir la face de l’autre.






Menaces contre le travail de la face


Dans le cadre d’un rapport social avec enjeu, le but est d’éviter les menaces contre sa propre face et celle de l’autre personne concernée. Les éléments de communication verbaux et non verbaux sont contrôlés en conséquence.

Ces modèles d’interaction servent à sauver la face. D’autres actes, qui vont à l’encontre de la préservation de la face de l’expéditeur ou du destinataire, sont des actes de menace de la face.

En effet, il y a toujours une possibilité qu’un trouble se produise dans l’interaction orale face à face. Une menace faciale est susceptible de se produire malgré les meilleurs efforts des participants pour éviter une telle menace.

Les menaces peuvent prendre la forme de gaffes, des faux pas, de sarcasmes, de remarques acerbes, intentionnelles ou accidentelles, ou celle du partage ou du rappel de certains informations ou épisodes passés désastreux. Lorsqu’ils apparaissent au premier plan dans une interaction orale, ils sapent le travail de la face et risquent de faire dérailler l’échange.

Les failles dans la face peuvent ainsi être exploitées afin de critiquer, de ridiculiser, ou de faire honte à une personne.

Ces échanges entraînent un état inconfortable de déséquilibre.




Préserver la face de chaque interlocuteur


Le travail sur la face aide non seulement les participants à revendiquer et à soutenir. Leurs positions mutuelles, mais aussi à maintenir les conditions pour que l’interaction parlée puisse se poursuivre.

La poursuite apaisée des échanges est conditionnée à la préservation de la face de chacun.

Stratégiquement, chacun essaie de préserver sa face et celle de son interlocuteur. Un travail de figuration assure le respect de sa face et celle des autres, évitant de les compromettre : c’est le tact, le savoir-vivre ou encore la diplomatie.



Stratégies d’atténuation


Si dans les interactions humaines, les gens sont souvent obligés de menacer la face positive ou négative d’un destinataire, il existe toutefois diverses stratégies pour atténuer ces actes menaçants.

Il est ainsi fait recours à des stratégies diverses :

  • Préventives : viser à éviter les incidents, à ne pas « ajouter de l’huile sur le feu ».
  • Protection : ne rien faire qui puisse menacer la face d’autrui, il s’agit d’agir avec tact, garder un ton calme et apaisant. L’usage de politesse dans le langage va dans ce sens.
  • Réparation : si un incident n’a pu être évité, il s’agit de s’excuser ou de reconnaitre la difficulté ou la situation de l’autre personne comme étant un facteur à prendre en compte :
    • Phase 1 : L’individu prend la responsabilité de son échec comportemental
    • Phase 2 : L’individu envoie des signaux de regret à son destinataire
    • Phase 3 : L’individu offre une compensation
    • Phase 4 : Le destinataire accepte l’offre
    • Les processus correctifs ne fonctionnent que si toutes les phases ont été franchies avec succès
  • Évitement : afin d’éviter de perdre ou de faire perdre la face, un ou plusieurs interlocuteurs introduisent un processus d’évitement qui consiste à :
    • Éviter les situations, les sujets et les personnes qui peuvent menacer la face ou à la suppression de ses émotions
    • Ignorer des incidents inconfortables et imprévus ce qui peut aider à poursuivre le déroulement souhaité des événements.

La plupart de ces stratégies ne fonctionnent qu’en coopération avec le destinataire.




Cadre de la gestion d’une perturbation en classe


La question de la face est en suspens dans le cadre des échanges en classe, lorsque l’enseignant s’engage dans une interaction corrective directe à la suite d’une perturbation de la part d’un élève.

Lorsque l’enseignant va intervenir directement face à une perturbation en classe, il est important qu’il garde la situation sous contrôle. Il doit donc garder la face, rester maître de lui-même, ne pas s’emporter, etc. L’enseignant prend des mesures pour éviter toute menace faciale. Il exerce un travail de la face préventif.

Mais il importe qu’il tienne en compte également la préservation de son interlocuteur, élève perturbateur ou difficile, qui doit lui aussi sauver sa face, face à lui-même, aux élèves et à l’enseignant. Tout en gérant l’infraction, l’enseignant doit veiller à faciliter cet aspect s’il souhaite obtenir le résultat escompté.

Il s’agit d’éviter qu’une intervention corrective en gestion de classe soit susceptible de se muer en rapport frontal, en escalade où chaque interlocuteur tente de prendre le dessus de manière à ne pas perdre la face. L’issue n’est dans ce cas généralement pas favorable.

À travers sa fonction et la face qu’elle lui procure, l’enseignant reçoit la compétence, l’autorité légitime et la capacité qui en découle, d’interrompre un élève qui commet une perturbation. Un élève qui interromprait un enseignant serait par contre susceptible de commettre une menace à l’autorité de l’enseignant.

Afin d’éviter de faire perdre la face à l’élève, l’enseignant doit prendre des mesures préventives et agir avec tact tout en visant à rétablir la relation. Si la face de l’élève est préservée, il sera dans un état d’esprit plus ouvert, sera plus à l’écoute et plus susceptible de faire évoluer son comportement.

En conclusion


Le rôle des enseignants leur donne une position d’autorité et de pouvoir. Ils doivent être conscients de la façon dont leurs interactions avec les élèves peuvent améliorer ou détruire durablement l’image de soi d’un élève.

Lorsque la face de l’élève est menacée pendant les interactions en classe, les relations peuvent se détériorer et la communication peut s’effondrer.

Les enseignants qui veulent développer des relations positives avec leurs élèves doivent chercher des moyens de bâtir l’identité de leurs élèves. Ceux-ci doivent se ressentir en tant qu’individus compétents et capables, qui contribuent positivement à la classe, font des progrès personnels dans leurs apprentissages et réussissent.

Lorsque le comportement d’un élève doit être corrigé, l’enseignant s’adresse à lui avec respect, de préférence à proximité. Il communique de la manière la plus privée et discrète possible face aux autres élèves, afin de ne pas menacer la face publique de l’élève.

Lorsqu’une intervention corrective publique est requise en classe, l’enseignant doit être conscient de la menace possible pour la face de l’élève. Il s’agit dès lors de corriger la perturbation et de préciser le comportement attendu sans critiquer le caractère ou la personnalité de l’élève.

Une communication respectueuse transmet à l’élève, ainsi qu’à tous les autres élèves qui y assistent que la salle de classe est un endroit sûr pour vivre et apprendre.

Des interactions productives et saines sont rendues possibles et plus probables lorsque la protection de l’identité et de la face de chacun des élèves est assurée par l’enseignant en classe.


(mise à jour le 27/01/20)

Bibliographie


Fauré, M., Goffman : Le travail de la face (« Face work ») ou figuration, http://asl.univ-montp3.fr/e11mcm/cours/E11-TD-Faces_Goffman.pdf

Alex Dennis, Rob Philburn, Greg Smith, Sociologies of Interaction, pp-93-95,
John Wiley & Sons, 26 Aug 2013

https://fr.wikipedia.org/wiki/Face_ (sociologie)

https://en.wikipedia.org/wiki/Face_ (sociological_concept)

http://www.glottopedia.org/index.php/Face_ (concept)

Edmund T. Emmer, Carolyn M. Evertson, Classroom Management for middle and high school teachers, pp-17-18, Pearson, 2017

Tom Bennett, Behaviour Guru, Bloomsbury, 2010

Bill Rogers, Classroom Behaviour, 2015, Sage

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