La mémoire à long terme ne fonctionne pas comme un disque dur où nous inscririons des connaissances que nous pourrions récupérer telles quelles jusqu’à ce qu’elles soient éventuellement oubliées comme si elles avaient été effacées.
(Photographie : blankpaperhut)
L’erreur à ne jamais commettre en tant qu’enseignant ou apprenant est de considérer notre mémoire à long terme comme une collection statique de fragments d’information discrets, figés, classés et isolés.
Nous ne pouvons répéter verbatim ce que nous avons appris sauf au prix d’efforts importants. Nous ne pouvons jamais revivre exactement en pensée une expérience que nous avons vécue. Récupérer des connaissances en mémoire à long terme, c’est avant tout les reconstruire à partir d’indices et d’éléments d’un contexte nouveau dans lesquelles nous les mobilisons pour agir au présent. Des connaissances singulières, isolées et inflexibles, seront à la fois difficilement récupérables et peu utiles.
Ce malentendu peut sembler trivial, il reste toutefois utile de le dissiper chez les élèves et de ne pas tomber dedans en tant qu’enseignant. Le risque vient principalement de certaines conséquences qu’une interprétation erronée est susceptible de poser pour le pilotage et l’exercice de la mémorisation.
La mémoire à long terme a bien plus qu’une influence périphérique sur des processus cognitifs complexes liés au raisonnement tels que la pensée critique et la résolution de problèmes. Les experts en résolution de problèmes, par exemple, vont asseoir leurs compétences sur une collection d’expériences accumulées, organisées, structurées et hiérarchisées, dans leur mémoire à long terme. Elles s’y retrouvent sous forme de concepts et de procédures, reliés entre eux pour former ce qu’on appelle des schémas (cognitifs).
Les experts voient au-delà de la surface des situations dans leur domaine. Ils se remémorent les structures profondes d’énoncés et les résolutions associées qu’ils ont déjà rencontrées par le passé et les retrouvent dans la situation présente. À partir de là, ils sélectionnent rapidement la stratégie appropriée face à un problème donné et l’appliquent dans la foulée pour le résoudre avec fluidité et aisance.
Nous devenons compétents dans un domaine, non pas parce que nous sommes naturellement doués, mais surtout parce que notre mémoire à long terme contient d’importantes quantités d’informations pertinentes, finement intégrées au sein de schémas. Celles-ci ont été constituées par une pratique délibérée approfondie, réalisée avec succès sur de longues périodes.
Une fois activés par des indices propres à une situation donnée, nos schémas nous permettent de reconnaître rapidement les caractéristiques d’une situation. Ils nous indiquent souvent, presque immédiatement, et sans que nous en ayons complètement conscience, ce qu’il faut faire et quand le faire. Grâce à eux tout devient facile. Développer des schémas aisément mobilisables dans les différents domaines concernés est l’objectif principal de l’éducation.
La non-fidélité des souvenirs mémorisés
Aucun souvenir n’est vraiment fidèle, comme l’écrit Jean-Luc Berthier (et coll., 2018). Un souvenir résulte d’une agrégation d’éléments et d’une conjecture qui permettent d’en reconstruire une version approchée et plausible. Chaque souvenir est fondamentalement parcellaire et nous allons en combler les blancs et pointillés.
La déformation des souvenirs, construits à partir d’éléments d’information est inévitable. La reconstruction se retrouve biaisée par des ajouts, des interprétations, des attributions et des modifications pour une grande part involontaires. Ces modifications nous conviennent généralement lorsque nous évoquons ce souvenir. D’une certaine manière, nous simplifions nos souvenirs, nous leur donnons de la cohérence.
Notre mémoire n’est pas une bibliothèque où tout serait exactement répertorié avant un oubli éventuel. Au contraire, nous reconstruisons nos souvenirs, leur contexte et leurs conséquences lorsque nous essayons de les récupérer. Nos reconstructions peuvent entrainer des incohérences face à la réalité passée.
Lorsque nous avons partagé les mêmes expériences avec certaines personnes, au fil du temps ce que nous pouvons évoquer va différer en fonction de possibles interférences avec notre propre vécu antérieur ou ultérieur. De fait, des incompatibilités peuvent apparaitre entre les différentes versions.
L’analogie inappropriée entre le disque dur et la mémoire à long terme
Comme le met en évidence Robert A. Bjork (2015), nous avons tendance à avoir un modèle mental défectueux de la façon dont nous apprenons et dont nous nous souvenons. Nous avons une bonne compréhension de l’architecture fonctionnelle d’un ordinateur en ce qui concerne la manière dont l’information est stockée, ajoutée, perdue ou remplacée sur un disque dur.
Cette architecture fonctionnelle est plus basique et facile à comprendre que l’architecture complexe de la mémoire humaine.
Toute tentative de modélisation de la mémoire humaine selon ce principe va nuire fondamentalement aux performances d’apprentissage si nous nous en servons pour la piloter. Nous risquons de privilégier des approches qui nous semblent faciles comme la relecture ou le bachotage.
Récupérer des informations d’un disque dur d’ordinateur laisse ces informations et celles connexes inchangées, mais c’est loin d’être le cas en ce qui concerne la mémoire humaine. Un élément fondamental qui risque de nous échapper, est combien l’utilisation de nos souvenirs les façonne et les renforce.
Nous apprenons en modifiant et transformant ce que nous connaissons déjà.
Comme le précise Paul Kirschner (2018), nous ne devons pas voir la mémoire à long terme tel un dépôt passif d’informations mémorisées. Nous devons plutôt la considérer comme la structure centrale et dominante de la cognition humaine.
Tout ce que nous percevons, c’est-à-dire tout ce que nous voyons, entendons, interprétons et pensons dépend de notre mémoire à long terme et est influencé par elle.
Nos mémoires sont caractérisées par leur volatilité. L’accès à l’information de nos mémoires s’adapte au fur et à mesure que les conditions changent, que les événements interviennent et que de nouveaux apprentissages se produisent. L’information qui est facilement accessible dans un contexte à un moment donné peut être complètement inaccessible à un autre moment dans un contexte différent.
La façon dont les souvenirs sont représentés dans notre cerveau est multidimensionnelle :
- Un premier souvenir peut sembler plus récupérable qu’un second souvenir selon une approche comme la reconnaissance ou le sentiment de familiarité.
- Ce second souvenir peut sembler plus récupérable que le premier souvenir selon une autre approche, comme le rappel libre ou le rappel indicé.
Récupérer de l’information dans notre mémoire augmente l’accessibilité ultérieure de cette information et réduit l’accès à des informations concurrentes.
La mémoire est dynamique, malléable. Elle a la propriété de pouvoir être activée. Son activation entraine une possible reconsolidation qui la transformera en retour.
Mis à jour le 12/11/2023
Bibliographie
Jean-Luc Berthier, Grégoire Borst, Mickaël Desnos, Frédéric Guilleray, Les neurosciences cognitives dans la classe, p7 & p48, ESF Sciences Humaines, 2018
Paul Kirschner, Inquiry Learning isn’t—a call for direct explicit instruction, 2018, pp 9–11, ResearchED Issue 1
Robert Bjork, foreword of David Didau, “What if everything you knew about education was wrong?” 2015, Crown House.
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