mercredi 4 juillet 2018

Brain Gym, un neuromythe usurpateur

L’entrainement cérébral est un neuromythe polymorphe dont Brain Gym (la marque est déposée) et sa « kinésiologie éducative » s’est révélé et se révèle encore une itération tenace. Le tout à côté d’approches somme toute voisines comme Brain Games ou Brain Age, qui prétendent-elles à coup de jeu vidéo pouvoir stimuler le cerveau ou en ralentir son vieillissement.



(photographie : Magnus Åström)

Concepts et postulats de la Brain Gym


Selon les promoteurs du Brain Gym, les difficultés d’apprentissage auraient comme origine des déséquilibres entre différentes parties du cerveau.

Paul Denison, le concepteur de la Brain Gym dans les années 70, a écrit un manuel d’exercices de gymnastique censés rééquilibrer les fonctions cérébrales, favoriser l’intégration et la coordination des mouvements. Faire de la Brain Gym activerait le cerveau et rendrait son fonctionnement optimal pour le stockage et la récupération de connaissances.

Son idée de départ est que tous les apprentissages se fondent sur ces capacités sensorielles et motrices et que donc une éducation du mouvement peut avoir des effets sur les capacités intellectuelles également.




Amalgames fallacieux


Aucune base neuroscientifique, aucune explication biologique ne permet de valider les hypothèses de la Brain Gym. Rien ne permet de faire un lien entre des exercices de gymnastique spécifiques non intensifs, tels que les promeut la Brain Gym et une meilleure attention, une performance scolaire ou une meilleure intégration des savoirs.

De nombreuses hypothèses sur lesquelles se base la Brain Gym sont fallacieuses et non fondées :

Quelques exemples :

1) Un des exercices de la Brain Gym propose de stimuler le flux d’oxygène qui transporte le sang vers le cerveau par les artères carotides. Nous possèderions des « points du cerveau » situés sous les clavicules de part et d’autre du sternum, de même qu’au niveau du nombril, que l’on peut activer de cette manière. Aucun élément de l’anatomie humaine connu à ce jour ne correspond à cette description.

2) Le programme Brain Gym recommande de boire de l’eau si possible avant chaque exercice et d’en garder un peu en bouche, afin qu’elle soit directement absorbée par le cerveau.

3) La Brain Gym prétend remédier à un déséquilibre latéral entre l’hémisphère droit et l’hémisphère gauche en se croisant les parties gauche et droite du corps. Or ces liens entre les deux hémisphères existent de façon très commune. Nous mobilisons quasiment en permanence les deux parties de notre corps de façon complètement coordonnée et intégrée.

4) La Brain Gym prétend remédier à un manque de focalisation. La focalisation, liée à l’attention, concernerait la coordination entre l’avant et l’arrière du cerveau. Elle serait rétablie grâce à divers exercices proposés par la Brain Gym. L’ennui est que les sciences cognitives montrent l’attention comme une fonction complexe. L’attention implique, selon le type de tâche à effectuer, l’activation de différentes zones du cerveau. Celles-ci ne sont jamais uniquement situées à l’avant (cortex frontal) ou à l’arrière (cortex pariétal), mais également au centre du cerveau (thalamus). Plusieurs types d’attention ont été distingués également, impliquant des réseaux cérébraux différents. On ne peut pas non plus supposer une symétrie entre corps et cerveau. Des mouvements « vers l’avant » ou « vers l’arrière » n’impliquent pas nécessairement des aires cérébrales situées davantage à l’avant ou à l’arrière du cerveau.

5) La Brain Gym prétend remédier à un manque de centrage. Elle consisterait en la coordination des parties hautes et basses du cerveau. Cela permettrait d’équilibrer la raison et les émotions. Les recherches en neurosciences montrent que la localisation cérébrale de la raison et des émotions est bien plus complexe que cela. Suivant le type d’émotions éprouvées, différentes zones cérébrales s’activent. De même, il n’existe pas de dichotomie clairement tranchée entre raison et émotions. Il existe des émotions dites complexes, qui impliquent la prise en compte de jugements sur soi ou autrui, donc des formes de raisonnement. Il existe des prises de décision qui bénéficient de l’influence des émotions. Cela se traduit par des communications entre le cortex frontal (rôle dans la planification, l’inhibition et la régulation émotionnelle) et le système limbique (rôle dans les émotions primaires). De même, il n’y a pas de relation entre le fait de toucher une zone inférieure de notre corps et l’activation des aires cérébrales situées dans les parties basses de notre cerveau.





Aucune preuve d’efficacité


Est-ce que la pratique régulière de jeux cérébraux spécifiques recommandés par le Brain Gym peut améliorer le fonctionnement cognitif et remédier à ses troubles ? Les études scientifiques sérieuses dans le domaine répondent par un non sans équivoque à l’efficacité prétendue de la Brain Gym.

Faire de la Brain Gym, littéralement de la gymnastique pour le cerveau, n’a pas d’effet notable. La même conclusion peut être étendue à d’autres croyances triviales de même nature :

  • Le fait de boire beaucoup d’eau empêcherait le cerveau de rétrécir ! 
  • Consommer de l’huile de foie de morue, riche en oméga-3, améliorerait les capacités cognitives.

Chacune de ces assertions est radicalement fausse.

Les résultats d’une étude portant sur des enfants ayant des déficiences développementales n’ont apporté aucune preuve de sa prétendue efficacité. Elle a montré que la Brain Gym ne produit pas de différences claires et substantielles dans l’engagement scolaire par rapport à une simple intervention de l’ordre de l’activité physique typique. Cette dernière ne répondait pas aux protocoles de mouvements prônés par la Brain Gym. La conclusion est claire : l’activité physique en classe seule augmente le comportement au travail et pas la Brain Gym en tant que telle.

De nombreuses études ont démontré que l’activité physique améliore significativement les capacités cognitives des élèves et même le fonctionnement de leur cerveau. Cependant, les études ne permettent pas d’affirmer que de courts exercices de coordination non intensifs, comme ceux proposés par Brain Gym et réalisés sans un effort physique relativement soutenu, puissent s’avérer efficaces.

Aucune autre étude à ce jour n’a pu mettre en évidence de façon rigoureuse le moindre bénéfice associé à une pratique régulière de la Brain Gym.



Peut-on entrainer la mémoire de travail ?


Une autre proposition de la même famille que la Brain Gym, rapportée dans le livre « Urban Myths » est Cogmed « Working Memory Training ». Cette approche a été développée à l’origine dans le but d’améliorer la mémoire de travail chez les enfants atteints d’un TDHA (Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). Avoir une mémoire de travail déficitaire semble être une des principales caractéristiques du TDAH. 

Une étude réalisée auprès d’enfants atteints de TDAH n’a trouvé que des résultats limités. La mémoire de travail s’est améliorée un peu, mais cette amélioration n’a pu être trouvée que lorsque des tests de mémoire spécifiques ont été passés. Il n’y a pas d’amélioration perceptible dans les domaines concernés par un fonctionnement normal. Aucune efficacité ne peut donc être attribuée à cette technique. 

Des chercheurs ont montré que l’on peut entrainer effectivement la mémoire de travail en apprenant des stratégies qui améliorent sa capacité, mais les effets se sont avérés limités. Ils ont été capables d’utiliser leur mémoire plus efficacement sur des tâches similaires aux tâches d’entrainement. La capacité de mieux utiliser la mémoire de travail ne semble pas s’étendre à des fonctions cognitives plus générales. Il ne semble pas avoir d’effet sur les scores d’intelligence fluide, qui implique la résolution de problèmes et la pensée logique.



Conclusion


Il est actuellement établi que l’efficacité de la Brain Gym n’est pas validée par des expériences scientifiques, et que ses principes mêmes vont à l’encontre des connaissances sur le fonctionnement du cerveau.

Brain Gym est une marque déposée et constitue une société commerciale privée. Appliquer la Brain Gym demande de suivre une formation qui a un coût. Celle-ci est donnée par des instructeurs certifiés par la société Brain Gym. S’il y a des effets propres à la Brain Gym, ils peuvent au mieux tenir du placebo qu’elle constitue.

Adopter la Brain Gym c’est contribuer à la propagation d’idées fausses sur le fonctionnement du cerveau.

Les écoles et les enseignants disposent de ressources temporelles et financières limitées. Investir du temps et de l’argent dans la Brain Gym plutôt que dans d’autres approches, qui sont elles validées, est une erreur faite en pure perte.

Choisir d’investir dans la Brain Gym est un non-sens si l’on considère le souhait de professionnalisation de l’enseignement. L’enseignant est alors considéré comme un simple dispensateur de recettes sur la justification desquelles il n’a aucune maîtrise et se retrouve la cible bernée d’intérêts financiers.




Pourquoi y croire et se laisser tenter ?


Brain Gym est une entreprise commerciale qui fait usage d’arguments pseudoscientifiques déconcertants. En toute logique, cela devrait mener à un abandon rapide et général. Cependant, elle se maintient à travers l’appât économique qu’elle constitue pour ses promoteurs. Elle revêt pour cela l’habit de promesses alléchantes qui donnent envie d’y croire.

Le cheval de bataille principal de la Brain Gym est qu’elle base son succès sur des anecdotes rapportées par des utilisateurs. Certains enseignants ont adopté la méthode et en ont perçu des effets positifs. Ce niveau de preuve est faible et purement subjectif.

La réussite apparente peut-être tout autant attribuée à des facteurs périphériques comme :
  • Le désir de percevoir des effets qui est une prophétie autoréalisatrice ou un placebo 
  • L’engagement ou la motivation plus élevée de l’enseignant qu’un tel projet peut susciter.
Sous couvert d’un vocabulaire scientifique, la Brain Gym passe pour être scientifiquement fondée. A priori, un néophyte crédule n’a pas de raison d’en douter. De même, les promoteurs de la Brain Gym s’avancent comme experts en kinésiologie éducative. Cette approche fait tout pour se donner les atours d’une discipline scientifique légitime. Ce qu’elle n’est pas.

Les personnes, enseignants et autres, qui n’ont que des connaissances réduites en psychologie cognitive et en neurosciences ont tendance à être mystifiés par de longues phrases complexes utilisant un jargon neuroscientifique qu’ils ne comprennent que partiellement.

Mais en même temps, au-delà de ces références, les explications de la Brain Gym délivrent aussi des promesses de bienfaits à coup de raccourcis réducteurs. Cela donne à l’auditeur l’impression d’en saisir et d’en comprendre toute la portée générale et les enjeux ambitieux qu’elle laisse percevoir.

La Brain Gym inclut aussi quelques éléments de bon sens que personne ne peut rejeter. Il s’agit par exemple du fait de préconiser des pauses régulières, des exercices légers de détente et une consommation d’eau en suffisance. Le fait est qu’on n’a pas besoin d’elle pour le savoir. Rejeter la Brain Gym pourrait être perçu comme un rejet de ces conseils-là également. 





Une spécificité du monde enseignant ?


Est-ce que l’existence de tels neuromythes constitue une tare de la profession d’enseignant ? Pas vraiment. Si l’on fait la comparaison avec le domaine médical, on en trouve également des équivalents pseudoscientifiques. L’homéopathie, la chiropraxie ou l’acupuncture prêtent tout autant à controverse.

Comparées à d’autres domaines, les sciences de l’éducation constituent un domaine relativement jeune. Comme toute science en plein développement, les connaissances scientifiques s’élaborent progressivement. Il est dès lors inévitable que certaines théories intuitives, mais non fondées puissent y trouver l’aubaine de se développer.

L’éducation fondée sur les preuves est une démarche dont la prise d’ampleur est lente, incertaine et progressive. Ce n’est que depuis quelques décennies que peu à peu la recherche scientifique s’emploie à valider ou invalider diverses approches éducatives. Il y a encore du chemin pour qu’elle s’implante durablement comme une référence incontournable dans la profession d’enseignant.

La mise en évidence de neuromythes tels que la Brain Gym est un processus sain et nécessaire. C’est une preuve que les recherches en éducation progressent et servent à quelque chose. On commence à voir plus clair sur ce qui fonctionne ou sur ce qui ne fonctionne pas. Les pratiques enseignantes n’ont pas à se nourrir exclusivement de croyances ou de choix idéologiques biaisés.

Débusquer les neuromythes est un travail de patience et de longue haleine, qui demande de la pédagogie. Les dénoncer est une chose, mais c’est proposer une alternative validée scientifiquement qui est le réel enjeu. Si tant d’enseignants, d’écoles et même de responsables pédagogiques ont adhéré à ce que dit la Brain Gym, c’est que la Brain Gym remplit un vide. La Brain Gym usurpe le temps et l’espace qui devraient être dévolus à des alternatives moins simples, plus austères et moins évidentes, mais plus efficaces.

Cela souligne aussi toute l’importance d’une formation initiale et continuée de qualité. Celle-ci doit fournir à l’enseignant des informations valides sur ce que les sciences de l’éducation et les sciences cognitives ont pu mettre en évidence sur l’apprentissage des élèves et les pratiques d’enseignement. Au plus ces formations seront de qualité, à jour et précises, au mieux les enseignants pourront garder un regard critique sur ce qu’on leur propose dans tous les champs de la vulgarisation scientifique en éducation.


(mise à jour le 18/06/20)

Bibliographie


De Bruyckere Pedro, Kirschner Paul A., Hulshof Capser D., « Urban myths », Academic Press, 2015

Pasquinelli Elena, « Mon cerveau ce héros », Le pommier, 2015

Goldacre Ben, “Bad science,” Fourth Estate, 2008

Watson Andra, Kelso Ginger L., “The Effect of Brain Gym® on Academic Engagement for Children with Developmental Disabilities” International Journal of Special Education, v29 n2 p75-83 2014

Massonnié Jessica, production pour la validation du cours de Master 2 Éducation, Cognition, Cerveau - Master de sciences cognitives (CogMaster), École normale supérieure, Paris 2015-2016 https://www.fondation-lamap.org/fr/page/35598/la-pratique-de-quelques-respirations-calmes-ou-dexercices-de-brain-gym-est-elle-vraiment

Normand Baillargeon, « Légendes pédagogiques », Essai Libre, 2013

Steve Masson, « Les apports de la neuroéducation à l’enseignement : des neuromythes aux découvertes actuelles », dans le numéro 134 de mars 2015 de la revue « Approche neuropsychologique des apprentissages chez l’enfant-A.N.A.E. »

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