vendredi 23 juin 2017

Les enfants du numérique, un neuromythe

Baignés dans la lumière des écrans de tablettes ou de télévision depuis leur plus tendre enfance, accros plus tard aux jeux vidéos, aux réseaux sociaux, à leur téléphone portable, aux youtubeurs  ou aux séries ingurgitées à hautes doses, les nouvelles générations d'élèves auraient développé un fonctionnement cognitif différent.


(Photographie : Gaëtan Rossier)




Enfants du numérique


On part de l'idée que les étudiants nés (à partir de 1984) à l'ère des médias  numériques seraient fondamentalement différents des générations précédentes d'étudiants, que dès lors ils exigent une approche éducative radicalement différente de celle des générations précédentes.

Le souci est que le fait d’être baigné dans une monde numérique :

  1. Ne rend pas un élève plus qualifié dans le traitement et la recherche de l’information en ligne, 
  2. Ne développe pas non plus son esprit critique et sa réflexivité par rapport aux ressources dont il dispose.

Dès lors toute conception d'une éducation qui suppose la présence de cette capacité entrave l'apprentissage. 



Pas d'apprentissage passif


La capacité d''utilisation d'outils numériques correspond à des connaissances secondaires et non à des connaissances primaires selon la définition qu'en donne David C. Geary.

On ne peut pas présupposer que l'élève ait la capacité de décoder ou d'identifier une information pertinente du simple fait qu'elle est disponible sous forme numérique.

En réalité, peu importe le temps que les élèves passent sur leurs écrans, ils ne développent pas pour autant une connaissance approfondie des technologies qu'il côtoient.  

Souvent leurs compétences se limitent à de la bureautique de base : traitement de texte, email, messagerie, sur sur le web, photos, vidéos, facebook, snapchat... à l'utilisation de différentes applications dont ils ne dominent pas non plus les finesses, se contentant souvent des fonctionnalités classiques. 

Leur utilisation de ces ressources numériques dans le contexte de l'apprentissage se réduit à une consommation passive d'information (wikipédia, la recherche de travaux ou de résumés déjà réalisées et partagés) ou de téléchargement de notes de cours (Claroline / Moodle) ou à un échange entre élèves.





Des compétences technologiques à enseigner



Tout enseignement qui s'appuie sur des compétences de cet ordre doit donc s'accompagner d'une formation significative sur la façon dont la technologie peut et doit être utilisée à bon escient, que ce soit pour l'apprentissage, la réalisation de recherches ou la résolution de problèmes.

Présupposer que les démarches à suivre sont claires pour les élèves va placer irrémédiablement un certain nombre d'entre eux dans des difficultés inextricables. Celles-ci ne permettront pas le développement de compétences spécifiques et de retour sur expérience significatif. 

En outre on ne peut pas présupposer que les capacités numériques sont l'apanage d'une génération qui aurait toujours baigné dans ce contexte. En réalité,  en ce qui concerne la maîtrise des compétences technologiques, il n'y a pas tant une relation avec l'âge de la personne qu'avec son niveau de revenu et son niveau des études qui sont des facteurs bien mieux corrélés. 

Par conséquent, ce concept d'enfant du numérique ne peut consister en un argument pour mettre en oeuvre des pratiques pédagogiques actives telles que celles fondées sur le questionnement, la découverte, la collaboration, le travail en réseau, les projets ou la résolution de problèmes. 

Les étudiants ne possèdent pas naturellement de capacité réflexives par rapport à leurs démarches numériques et espérer une auto-organisation et une auto-régulation de leurs pratiques numériques non encadrées et non préalablement enseignées est tout bonnement illusoire.   






Choisir les priorités de l'éducation


Comme le dit Paul Kirshner dans une interview en 2019  :

Un ordinateur est avant tout un outil :

  • Utilisé correctement il peut aider
  • Utilisé incorrectement il peut causer des problèmes, essentiellement en tant que source de distraction:
    • La recherche a montré que 50 à 70% des élèves qui ont leur tablette en fonctionnement pendant la classe, font autre chose que travailler scolairement ou écouter l'enseignant.
    • Même si la tablette est éteinte, 40% des élèves disent qu’ils sont partiellement ou grandement distraits si d’autres élèves utilisent des écrans à proximité.
    • La plupart des élèves ont aussi des applications ouvertes quand ils travaillent sur ordinateur, ce qui les distrait.



L'erreur fondamentale que font certains enseignants est de croire qu'ils enseigneront automatiquement mieux avec un ordinateur.


Plutôt que d'investir massivement dans l'achat de matériel informatique, les écoles gagneraient à investir dans le formations de leurs enseignants en psychologie cognitive et en science de l'apprentissage.

Il y a plus de certitude dans le fait que de meilleurs enseignants conduisent à plus d’apprentissage, quand dans le fait que plus d'ordinateurs mènent à la même finalité.







(mise à jour 22/08/19)

Bibliographie


Paul Kirschner et Pedro De Bruyckere, "The myths of the digital native and the multitasker", Teaching and Teacher Education 67:135-142, · October 2017

Paul A.Kirschner, La pédagogie constructiviste est comme un zombie qui refuse de mourir, 2019, http://explicitementvotre.blogspot.com/2019/03/la-pedagogie-constructiviste-est-comme.html

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