lundi 8 juin 2020

Faut-il préférer des écoles secondaires à taille humaine ?

Une tendance naturelle de bon nombre de systèmes scolaires et qui va de pair avec l’urbanisation est celle de la concentration. Au fil du temps, à travers les décennies, par un processus de croissance et de fusion, la taille moyenne des écoles secondaires augmente.


(Photographie : Guillaume Tomasi)


Une question de bon sens


Un sentiment largement partagé, car émanant du bon sens et de l’intuition, est que ce phénomène tend à rendre les écoles plus dépersonnalisées et aliénantes. Au-delà d’une certaine taille, il n’est plus possible pour un enseignant de connaitre tous les élèves ou même tous ses collègues.

En réponse se trouve l’intuition attrayante pour beaucoup que les élèves s’épanouiraient et réussiraient mieux dans une école de taille plus réduite où une majorité des enseignants connaitraient une majorité des élèves, ce qui donnerait lieu à plus d’attention et plus de personnalisation.

Une réduction de la taille des écoles secondaires devrait potentiellement se traduire en des avantages pour les élèves :

  • L’augmentation du sentiment d’appartenance devrait avoir un impact positif sur la fréquentation et l’engagement. 
  • Les résultats scolaires devraient s’améliorer. 

C’est dans ce sens qu’à la fin des années 1990, la Fondation de Bill et Melinda Gates a commencé à donner de l’argent à des commissions scolaires. L’enjeu était de les inciter à financer la création d’écoles secondaires de taille réduite. En 2001, la Fondation Gates avait dépensé 1,7 milliard de dollars dans ce but, et un nombre conséquent d’autres organisations caritatives s’étaient jointes à l’effort.




Données probantes


En 2006, dans un article de recherche, Howard Wainer et Harris Zwerling se sont intéressés à cette problématique.

Ils ont recueilli des informations sur 1662 écoles en Pennsylvanie. Ils ont constaté qu’il y avait quatre fois plus de petites écoles que ce à quoi on pourrait s’attendre dans les cinquante premières d’un classement en fonction des résultats scolaires.

À première vue, cela semblait confirmer le fait que les petites écoles sont plus efficaces que les grandes écoles.

Mais l’interprétation statistique ne s’est pas arrêtée là. Par analogie, Howard Wainer et Harris Zwerling se sont intéressés aux données sur la prévalence du cancer du rein aux États-Unis.

De manière similaire à ce qu’ils avaient mis en évidence pour les écoles, ils ont constaté que les comtés présentant les taux les plus faibles de cancer du rein étaient ruraux et avaient une population plus réduite.

Une conclusion somme toute similaire à celle des petites écoles performantes semble s’imposer. Dans un environnement rural et moins dense, les habitants mènent une vie plus saine. La pollution de l’air et de l’eau est réduite. L’accès à une nourriture locale, plus naturelle et moins transformée est aisé. Cet ensemble de raison devrait pouvoir expliquer le risque inférieur de développer un cancer du rein.




Biais de confirmation


Dans le cas du cancer et des petites écoles, les hypothèses semblent plausibles et reposer sur la logique et le bon sens. Elles semblent donc inattaquables.

Mais en réalité, elles cachent un biais cognitif.

Le biais de confirmation est défini par notre tendance à rechercher des preuves qui vont confirmer nos convictions et à oublier de rechercher activement ou de consulter des éléments de preuve susceptibles d’aller à contresens.

Howard Wainer et Harris Zwerling sont allés examiner ce qu’il en était des taux les plus élevés de cancer du rein. Ils se sont rendu compte qu’il y avait également une plus forte proportion de comtés ruraux présentant une population réduite. De nouveau, les arguments peuvent sembler évidents : précarité plus élevée dans le monde rural, niveau d’éducation plus faible, accès moins aisé à des soins médicaux de qualité, régime alimentaire riche en graisses, trop d’alcool, trop de tabac, etc.


En réalité, il ne s’agit pas de ça mais d’une erreur d’échantillonnage, un cas classique en statistiques. La raison pour laquelle les taux de cancer du rein les plus bas et les plus élevés se produisent dans les comtés ruraux vient surtout du fait que ceux-ci comptent moins d’habitants.



Erreur d’échantillonnage


Imaginons que quelqu’un joue à pile ou face. Il a une chance sur deux d’obtenir face et une chance sur deux d’obtenir pile.

  • Si un individu lance cinq fois la pièce, on peut concevoir qu’ils obtiennent cinq fois face d’affilée, il a réalité une chance sur trente-deux de l’obtenir. 
  • Par contre s’il lance la pièce cinquante fois, la chance d’obtenir cinquante fois face devient infime et égale à (1/2)^50.
C’est ce qui se passe lorsque les écoles sont plus petites ou les comtés moins peuplés. Au plus leur taille est faible au plus grand est la potentialité qu’ils s’écartent de la moyenne dans un sens négatif comme dans un sens positif.

Aux États-Unis, chaque année, environ cinq personnes sur cent mille meurent d’un cancer du rein. :

  • Dans un comté rural de dix mille habitants :
    • Si personne ne meurt d’un cancer du rein, le taux de mortalité est de zéro, ce qui est bien sûr bien inférieur à la moyenne nationale, mais reste plausible. 
    • À l’opposé, si deux personnes meurent d’un cancer du rein, ce qui est également plausible, le taux est quatre fois supérieur à la moyenne nationale. 
    • Un comté peu peuplé peut ainsi en fonction du hasard assez facilement se trouver tout en haut ou tout en bas du classement.
  • Dans un comté de deux cent mille habitants :
    • On peut s’attendre à dix décès par an dus au cancer du rein.
    • Un décès de plus n’augmente le taux que de dix pour cent. 
    • Il devient très peu probable dans un comté de cette taille de n’avoir aucun décès ou quarante décès. 
    • Un comté de deux cent mille habitants a beaucoup moins de chances de se trouver tout en bas ou tout en haut du classement. 

Ce phénomène est la raison pour laquelle les petits comtés ont les taux de mortalité par cancer du rein les plus bas et les plus élevés. Les grands comtés se rapprochent eux beaucoup plus de la moyenne. Pourtant, habiter dans un grand ou un petit comté ne chance rien à la probabilité de déclencher un cancer du rein.

Howard Wainer et Harris Zwerling ont constaté qu’il en allait de même pour les écoles. Si les meilleurs résultats aux tests se trouvent plus souvent dans les écoles secondaires plus petites, les résultats les plus faibles le sont aussi.





Avantages limites aux établissements de taille plus importante


Howard Wainer et Harris Zwerling ont constaté alors que contre toute attente, une analyse fine des résultats statistiques montrait que les grandes écoles ont légèrement tendance à être plus efficaces que les petites. Dans l’ensemble, les élèves des grandes écoles obtiennent de meilleurs résultats.

Cependant, la concentration des écoles secondaires a également ses limites, elle augmente le temps de trajet pour une proportion non négligeable des élèves et ceux-ci ont plus de chances de passer inaperçus.

Mais lorsque l’on réfléchit un peu aux compétences des enseignants, les avantages des grandes écoles deviennent plus évidents :

  • Les petites écoles ne peuvent pas offrir un programme d’options aussi vaste ni fournir autant d’enseignants hautement spécialisés que les grandes écoles.
  • Avec plus d’enseignants dans chaque matière, les enseignants peuvent se spécialiser. Leurs compétences peuvent se compléter et offrir un plus large spectre que dans les écoles plus petites. 
  • Dans les grandes écoles, les enseignants peuvent collaborer au sein de communautés d’apprentissage professionnelles. Dans les petites écoles, des enseignants peuvent se retrouver régulièrement seuls à donner un cours.
  • Dans les écoles plus petites, les enseignants sont susceptibles d’enseigner plus de cours différentes. Cela peut avoir pour conséquence qu’ils enseignent des contenus qu’ils maitrisent moins. Le temps de travail disponible étant un facteur limitant.
  • Dans une grande école, les enseignants sont plus susceptibles de donner le même cours à différentes classes, ce qui augmente leur expertise pour celui-ci et le temps dont ils disposent pour développer des ressources.
  • Dans une école plus grande, il est plus simple de libérer des ressources par économie d’échelle pour assurer le suivi d’élèves.

Conclusion


Globalement, il n’est pas avantageux de maintenir de petites écoles secondaires, sauf contraintes géographiques.  Une simple erreur d’échantillonnage accompagnée d’un biais de confirmation est donc en cause dans ce mythe pédagogique qui nous laisse supposer qu’une école de taille humaine sera naturellement plus efficace qu’une grande école secondaire.

Ce mythe pédagogique a conduit des organisations caritatives à dépenser littéralement des milliards de dollars dans des initiatives qui n’ont pas eu d’effet positif et ont peut-être même entrainé la baisse du niveau d’élèves.


Le programme de subvention pour les petites écoles de la Fondation de Bill et Melinda Gates a de même mené à quelques abus. Howard Wainer et Harris Zwerling décrivent le cas d’une école secondaire de Seattle qui comptait 1800 élèves et qui s’est subdivisée artificiellement en cinq écoles plus petites empochant par là près d’un million de dollars. Les élèves de même que les enseignants étaient répartis dans une des cinq entités. Les enseignants se sont retrouvés à devoir enseigner plus de cours différents au détriment très palpable des élèves qui ont vécu le changement et s’en sont plaints.

En octobre 2005, la Fondation Bill et Melinda Gates a interrompu définitivement le programme de subvention, faute de résultat probant, reconnaissant que l’approche n’était pas susceptible d’améliorer les performances dans les écoles secondaires.



Bibliographie


Wainer, Howard, and Harris L. Zwerling. “Evidence That Smaller Schools Do Not Improve Student Achievement.” The Phi Delta Kappan, vol. 88, No. 4, 2006, pp. 300–303. JSTOR, www.jstor.org/stable/20442243. Accessed 8 June 2020.

Dylan Wiliam, Creating the schools our children need, 2018, Learning Sciences International

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