dimanche 7 juin 2020

Failles potentielles et courantes dans le choix de solutions numériques éducatives

Nous pouvons partir du principe que si des solutions numériques et des technologies éducatives permettent d’augmenter l’efficience de l’enseignement alors il n’y aurait pas de raisons de ne pas les adopter et les diffuser. Malheureusement, cette voie est loin d’être dénuée d’obstacles importants responsables de failles.


(Photographie : Gordon Stillman)



Morrison et ses collègues (2019) mettent en évidence cinq points d’action qui se chevauchent dans un processus d’acquisition technologique par des écoles. Ils montrent également dans leur recherche que ces processus sont souvent incomplets et n’atteignent généralement que partiellement les objectifs initiaux.

Les enjeux de la sélection des produits de la technologie de l’éducation sont importants. Les écoles disposent de ressources limitées (budget et temps du personnel) et sont soumises à des pressions pour qu’elles fassent preuve d’un haut niveau de réussite des élèves.



Recherche des financements et évaluation des besoins numériques éducatifs


L’attribution des financements


Le montant du financement disponible pour l’achat de produits de la technologie de l’éducation influence directement la portée de la recherche de produits et le degré d’implication des participants.

Idéalement, les évaluations des besoins devraient déterminer les allocations budgétaires nécessaires en précisant les lacunes existantes dans les solutions potentielles.

Dans la majorité des cas, la démarche est inverse. Les budgets sont pour la plupart prédéfinis. Ils ne peuvent ensuite être sujets qu’à de modestes changements si une plus grande exigence est indiquée. 

En ce sens, ce sont les budgets qui vont guider le choix de solutions parfois moins que l’impact recherché sur les apprentissages. Une école cherche une solution technologique en fonction de son budget. La solution trouvée s’adapte au budget. Ce n’est pas l’impact de la solution recherchée qui domine de manière absolue la démarche, mais son coût. 


L’évaluation des besoins


Les besoins et objectifs doivent être déterminés. Ils donnent une orientation et un but à tout le processus.

Ce point d’action initial apparait souvent comme faiblement exploré. Les besoins sont régulièrement identifiés à travers des observations routinières de résultats d’élèves et à travers des perceptions subjectives communes sur les domaines prioritaires à améliorer.

Parfois, un processus inverse est même amorcé, nous partons de la solution technologique qui suscite l’intérêt pour lui retrouver des besoins ou une justification en interne.

L’absence d’évaluation systématique et approfondie des besoins augmente le risque de déception ultérieure et de gaspillage en cas d’inadéquation.



Recherche et évaluation des solutions numériques éducatives


La découverte de solutions de la technologie de l’éducation


À ce stade, il s’agit d’étudier la variété de produits technologiques électroniques qui remplissent potentiellement les objectifs

Cet axe de recherche est difficile à mettre en place :
  • Souvent, les acteurs concernés peuvent être dépassés par la variété et la quantité de possibilités.
  • Il y a également une difficulté à trouver sur le marché des solutions de la technologie de l’éducation adaptées à leurs besoins.

Une influence manifeste à ce stade est la tendance à s’appuyer largement sur les recommandations de pairs ou d’experts autoproclamés.


L’évaluation de la qualité et de l’efficacité des produits


L’évaluation des solutions de la technologie de l’éducation est complexe et peu évidente. Les écoles et les organisations scolaires doivent relever le défi d’identifier et d’évaluer les programmes pour répondre aux besoins identifiés de leurs élèves ou de leur organisation. Le risque est que les écoles manquent de compétences en matière de technologies numériques pour procéder à cette évaluation.

Cela demande de trouver l’adéquation entre des besoins identifiés et une innovation numérique, de vérifier sa pertinence et son efficience.

Un jugement sur le potentiel des produits numérique à répondre aux besoins et les objectifs pédagogiques est posé sur la base :
  • De données probantes concernant le produit
  • De recommandations de pairs ou de consultants indépendants.
  • De démonstrations
  • D’un projet pilote
  • D’éléments markéting
  • De données financières
  • D’un retour d’information de la part des utilisateurs finaux

L’organisation d’un projet pilote même si elle présente des avantages indéniables présente également des limites :
  • Le manque de temps des enseignants qui vont l’évaluer. 
  • Le temps que le projet pilote prend ralentit le processus. Cela peut être inacceptable lorsque les exigences pédagogiques et budgétaires nécessitent des actions immédiates.
  • Les enseignants qui évaluent et les élèves concernés par le cadre du projet pilote peuvent être plus motivés et plus aptes que les utilisateurs à qui la solution est destinée. 

L’élément marquant mis en évidence est que la consultation des données probantes est rare. Il s’agit pourtant d’un facteur qui possède une crédibilité déterminante, en fait bien plus élevée que les éléments du markéting dont l’usage est omniprésent.

Les impressions des pairs représentent des expériences réelles significatives. Elles présentent l’avantage de provenir du terrain, de collègues praticiens susceptibles d’évoluer dans des contextes similaires.



Acquisition et mise en oeuvre des solutions numériques éducatives


L’acquisition de produits sélectionnés


Les solutions de la technologie de l’éducation sélectionnées sont acquises.

Les processus impliqués peuvent être assez simples et rapides ou peuvent être compliqués et ralentis suivant les politiques établies : subventionnement, appels à projets, appels d’offres antérieurs qui limitent le nombre de fournisseurs.



La diffusion de l’innovation


À partir du moment où des solutions éprouvées existent déjà après sélection, il reste l’enjeu de les faire adopter avec enthousiasme par les enseignants au sein des écoles.

Un danger est une participation très limitée des enseignants à l’achat de produits de la technologie de l’éducation. La participation des utilisateurs visés au processus décisionnel favorise au contraire la réussite de la mise en œuvre d’une solution.

Selon la théorie de la diffusion de l’innovation de Rogers (2003), chaque utilisateur potentiel progresse à travers un processus en cinq étapes lorsqu’il décide d’adopter ou non une innovation.
  1. L’étape de la connaissance se produit lorsque l’adoptant potentiel apprend l’existence de l’innovation. 
  2. Au cours de l’étape de persuasion, l’adoptant potentiel se forge une opinion favorable ou défavorable sur l’innovation. 
  3. Au cours de la phase de décision, l’adoptant potentiel décide d’adopter ou non l’innovation. 
  4. Au cours de la phase de mise en œuvre, l’innovation est pratiquée. 
  5. Durant la phase de confirmation, l’adoptant réaffirme ou rejette la décision d’adopter l’innovation. 

Le succès dans la mise en œuvre d’une technologie numérique dépend de l’avancement des parties prenantes à travers ces cinq étapes. Les trois premières transparaissent au fur et à mesure que les innovations potentielles sont recherchées et identifiées. La réussite de ces étapes favorise ensuite la mise en œuvre et la confirmation.



Une prudence nécessaire face à l’impact escompté du numérique éducatif


Les méta-analyses montrent que la taille d’effet liée aux solutions numériques en éducation est particulièrement faible, en moyenne d=0,05 (Slavin, 2019). Il convient pour les écoles d’y aller avec prudence.




Il s’agit de ne pas tomber dans le piège de faire plus de numérique pour faire plus de numérique. Il peut être tentant de considérer une conversion rapide de l’éducation au numérique comme une fin en soi, dans le sens de l’évolution des sociétés.

Cela risque de se transformer en un piège ou en une impasse qui ne répond pas à l’attente de l’amélioration du résultat des élèves. L’insertion de plus de technologie dans le quotidien des élèves n’est pas une solution en soi.

Premièrement, l’objectif final qui doit être d’améliorer l’apprentissage des élèves est une variable indépendante du numérique. Le numérique n’est qu’une option éventuelle à son service. Si nous pouvons faire mieux ou aussi bien, sans le numérique, probablement que nous n’avons pas besoin de celui-ci.

Ce n’est pas la technologie qui influe sur l’apprentissage des élèves. Ce sont les stratégies pédagogiques et le contenu de l’enseignement qui comptent. La façon dont la technologie est susceptible de les mettre en œuvre efficacement est le facteur d’intérêt.

Deuxièmement, il faut pouvoir se mettre dans les conditions où nous pouvons considérer que ce que les fournisseurs de solution en technologie de l’éducation proposent a effectivement toutes les chances d’améliorer réellement les résultats pour les élèves. Si tel n’est pas le cas, peut-être vaut-il mieux ne pas y aller ni mettre la pression sur les enseignants pour faire la différence. Nous devons éviter de nous surinvestir pour obtenir un résultat qui ne sera de toute façon pas au niveau des attentes.



Les limites de la loi du marché sur le sujet de l’éducation numérique


La technologie éducative est généralement développée par des sociétés commerciales qui répondent aux impératifs du marché. Leur principale préoccupation est de générer des profits, puisqu’il en va de leur survie et de leur développement.

Afin d’être rentable, il s’agit d’obtenir la meilleure marge bénéficiaire globale. C’est d’autant plus vrai qu’il est coûteux d’investir dans le développement numérique et dans la recherche d’approches innovantes en éducation.

Dans un contexte éducatif, l’augmentation de cette marge se fera au détriment de l’efficience des solutions proposées, car elle monopolise des ressources qui pourraient être mieux utilisées par ailleurs.

Une manière de réduire les coûts est de mettre les offres en concurrence, mais cela augmente la charge de travail pour les écoles qui vont devoir à ce moment-là faire le bon choix.

Faire un choix demande ensuite d’investir des ressources matérielles et intellectuelles durant un temps prolongé. Ainsi, l’adoption de la technologie permet de capturer le client scolaire et enclenche un mécanisme d’aversion à la perte. Une fois lancée dans une solution bancale, une école peut hésiter à investir dans une meilleure solution à cause des efforts que le transfert demandera.

Par exemple, une fois qu’une école s’est investie dans Moodle, Teams, Smartschool, Itslearning ou Google Classroom, le passage d’une technologie à l’autre devient complexe et constitue un frein réel.



La légèreté des données probantes face au poids de la publicité sur le numérique éducatif


Le marché des produits de la technologie de l’éducation n’est pas très intéressé par les données probantes. Les preuves montrent des effets peu élevés. Leur faiblesse fait qu’elles ne sont pas de bons arguments de vente.

Dans une situation idéale, les entreprises technologiques participeraient financièrement et bénévolement à un système strict d’évaluation. Ce système d’évaluation serait indépendant, une condition à sa validité. C’est le cas dans le secteur pharmaceutique, mais le fait de toucher à la santé le contraint. Il n’en sera jamais de même dans l’éducation. Cela reviendrait pour ces sociétés à se tirer une balle dans le pied face à des concurrents qui ne le feraient pas. L’efficacité est donc un facteur masqué et édulcoré par d’autres arguments plus commerciaux.

Pour ces sociétés, il est nettement plus rentable de travailler au niveau de la publicité et du prosélytisme, il s’agit de convertir. Une grand-messe de l’innovation numérique comme Ludovia en est un symptôme évident. Il est nettement plus rentable de miser sur l’attrait, la facilité d’utilisation, l’innovation technologique, le côté ludique et des tendances ou modes actuelles. Il est moins rentable de miser sur des données probantes qui tendent régulièrement à en sonner le glas.

Atteindre l’efficacité va augmenter les coûts de développement. Elle va également augmenter les ressources qui seront nécessaires en matière de développement professionnel des enseignants pour traduire des effets positifs substantiels. De tels programmes efficaces pourraient être considérés comme trop coûteux et dès lors inefficients. C’est pourquoi il y a une tendance vers des produits moins chers, voire gratuits et qui demandent moins aux enseignants, mais qui risquent également d’être peu efficaces.

Ces problèmes ressemblent à ceux rencontrés par les éditeurs de manuels scolaires, qui peuvent également avoir de grandes idées pour accroître l’efficacité de leurs manuels ou pour ajouter des éléments qui nécessitent un développement professionnel. Considérant les coûts de développement et les coûts d’utilisation, les solutions simples et peu coûteuses ont tendance à être favorisées, pour des raisons d’efficience pratique. Cela se fait souvent au détriment de l’efficacité. De fait, les élèves changent de manuel tous les ans et ceux-ci ne proposent pas des référentiels qui pourraient les accompagner tout au long de leur scolarité en facilitant un apprentissage durable.



Des interventions souhaitables des pouvoirs publics au sujet du numérique éducatif


Il apparait clair que le marché des innovations technologiques à destination scolaire a peu de chances de s’autoréguler en vue du bien commun. Des actions publiques sont donc utiles. L’enjeu est de pousser les marchés de l’éducation vers l’utilisation de preuves.

Au niveau des technologies numériques, les gouvernements ont un réel intérêt à en améliorer l’efficience pour l’éducation. C’est plus profitable que de simplement miser sur une efficacité sur papier sans prendre en compte les ressources ou le contexte, ou de parier sur une diffusion tous azimuts de produits technologiques.

Il s’agit de suppléer à ce que les concepteurs de technologies axées sur le marché ne peuvent pas faire seuls :
  1. Fournir des fonds pour aider les développements de technologies répondant à des objectifs spécifiques. 
  2. Subventionner les écoles par le biais d’appels à projets dans le cadre de l’utilisation de programmes dont l’efficacité a été prouvée par une recherche rigoureuse.
  3. Financer le développement, l’évaluation et la diffusion de programmes basés sur des technologies éprouvées

Il s’agit d’informer en tenant compte de l’éclairage de la recherche et de sa logique. Les fournisseurs de technologies électroniques se font concurrence pour accéder aux décideurs et séduire les enseignants. Il faut que la concurrence se crée pour de bonnes raisons.

Consulter les données probantes devrait devenir un réflexe lorsqu’une école songe à des solutions numériques. Le principe est de se limiter aux programmes ayant fait leurs preuves, plutôt que s’inquiéter des preuves après avoir fait un choix dans l’optique de l’appuyer.

Cela impose tout un programme de vulgarisation et d’information lié aux approches de la recherche vis-à-vis des solutions numériques.


Mise à jour le 05/09/2022

Bibliographie 


Morrison, J. R., Ross, S.M., & Cheung, A.C.K. (2019). From the market to the classroom: How edtech products are procured by school districts interacting with vendors. Educational Technology Research and Development, 67 (2), 389–421.

Robert Slavin, A Powerful Hunger for Evidence-Proven Technology, 2019, https://robertslavinsblog.wordpress.com/2019/11/14/a-powerful-hunger-for-evidence-proven-technology/

Rogers, E. M. (2003). Diffusion of innovations (5th ed.). New York: Free Press

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