dimanche 23 décembre 2018

Que signifie être instructionniste ?

Je suis dans mes pratiques en classe devenu un enseignant instructionniste, non par choix ou sensibilité personnelle, mais pour des questions d'éthique professionnelle. La transformation s'est faite à travers de multiples lectures, et remises en question.

En réalité, le principal déclencheur a été que l'application en classe de pratiques informées par la recherche, non seulement fait sens mais se traduit surtout par une amélioration nette, non seulement des résultats de mes élèves, mais également du climat de travail et de mon bien-être général.


(Photographie : Matthew Lacroix)


Origine du terme


Clermont Gauthier, Steve Bissonnette et Mario Richard avancent le terme « instructionniste » (p33, Enseignement explicite et réussite des élèves,  2013) comme néologisme pour traduire le terme anglais « instructivist » régulièrement invoqué dans la littérature pédagogique dans une opposition au terme « constructivist ».

Sauf que le terme « instructionism » existe lui-même. C’est Seymour Papert qui, dans les années 1980, a inventé le terme  « instructionnisme », par opposition au « constructionnisme », une théorie sur l’apprentissage d’obédience constructiviste dont il fût l’instigateur.

L’instructionnisme n’est donc pas une dénomination choisie positivement ou une revendication mais une appellation imposée pour marquer une différence et des convictions divergentes. Le terme permet néanmoins d’éclairer le débat, de fédérer et de poser certaines distinctions intéressantes.

Si l’on se plonge un peu dans la littérature, on trouve à côté des qualitatifs d’instructionniste et d’instructiviste, un autre « synonyme » particulièrement intéressant, celui d’objectiviste. A chaque fois ces termes sont utilisés comme repoussoirs par rapport à d’autres approches comme le constructionnisme, le constructivisme, le socioconstructivisme ou encore le connectionnisme.



L’instructionnisme aujourd’hui


Le terme instructionniste regroupe l’ensemble des approches dans lesquelles l’enseignant fait apprendre des contenus scolaires de manière systématique, structurée et explicite à ses élèves, procédant du simple vers le complexe. 

Cela traduit également une vision du rôle fondamental attribué à l’école : enseigner c'est transmettre des connaissances et des habiletés, de l’enseignant, celui qui sait, vers l’élève, celui qui ne sait pas.

Dans cette logique, l'enseignement est susceptible d'être amélioré afin d'obtenir de meilleurs résultats d'apprentissage. Dès lors les modèles basés sur une approche instructionniste tiennent compte des données probantes liées à l’efficacité des pratiques pédagogiques employées.

Les modèles et théories, correspondant aux approches instructionnistes, ont été élaborés en grande part à partir de recherches et d'observations en classe, pour ne citer que l’étude Follow Through, ou évalués dans des expériences sur le terrain.

Les résultats de la méga-analyse réalisée par Steve Bissonnette, Mario Richard, Clermont Gauthier et Carl Bouchard en 2010 montrent que des approches qualifiées d’instructionnistes ont une efficacité supérieure à celles centrées sur la découverte (constructivistes) pour assurer la réussite scolaire des élèves.





Vue d’ensemble sur la famille instructionniste 


Quatre approches appartenant à la famille instructionniste semblent actuellement perdurer et s’implanter progressivement dans le paysage pédagogique :

En ce qui concerne l’enseignement en classe :

  • L’enseignement explicite dont les principes ont été posés à l’origine par Barak Rosenshine et qui partage beaucoup de caractéristiques avec ce que Siegfried Engelmann à lui-même défini pour l’approche « direct instruction ».
  • L’apprentissage coopératif tel que réfléchi, promu et analysé notamment par Robert Slavin.

En ce qui concerne des approches plus systémiques au niveau de l’école on peut citer comme exemples :

  • L’analyse appliquée du comportement dans sa traduction la plus évidente qu’est le soutien au comportement positif (SCP / PBIS) qui s‘intéresse à la gestion de classe et à la discipline en milieu scolaire. 
  • La fondation Success for All (fondée par Robert Slavin et Nancy Madden) qui concerne un millier d’écoles aux USA. Il s'agit d'un programme axé sur la réussite scolaire qui s'adresse aux élèves défavorisés. Ce programme est conçu pour prévenir ou intervenir dans le développement de problèmes d'apprentissage au cours des premières années de l'enseignement. 

Différents autres modèles spécifiques avec à chaque fois leurs particularités ont été portés historiquement par, entre autres :

    • Siegfried Engelmann & Wesley C. Becker : Direct Instruction, Distar
    • Benjamin Bloom : Mastery Learning 
    • Odgen Lindsley : Precision Teaching 
    • Madeline Cheek Hunter : Instructional Theory into Practice 
    • David P. Ausubel : Advance organizers 
    • Roland G. Tharp & Ronald Gallimore : Theory of teaching as assisted performance  
    • Robert M. Gagné : Conditions of learning
    • Thomas L. Good & Douglas A. Grouws : Mathematics Effectiveness Project  

On peut également se demander dans quelle mesure le Visible Learning de John Hattie, l’EEF (UK), le WWC (USA), Deans for Impact (USA) et les différents projets de Robert J. Marzano n’entrent pas en résonance avec l’approche instructionniste, puisque leurs démarches ont en commun d'appuyer leur validation à travers les principes de l’éducation basée sur des données probantes, et donc retrouvent et confirment des caractéristiques convergentes.



Principes et objectifs généraux 


Les différents modèles construits sur une approche instructionniste mettent en avant des stratégies semblables qui correspondent, pour l'essentiel, à ce que Barak Rosenshine et Robert J. Stevens décrivent dans leur chapitre “Teaching Fonctions” du Handbook of Research on Teaching, 3e éd., New York, Macmillan, p. 376-391, 1986.  On peut également se reporter au « Model of effective instruction » de Robert Slavin (1995) pour des constats similaires.

Objectifs généraux


  1. L’approche instructionniste a des implications sur les supports d’apprentissage (livres, organisateurs graphiques, logiciels, multimédia, etc.). Elle implique des supports d'apprentissage de haute qualité qui soutiennent et facilitent l’apprentissage des élèves. L’objectif est que l’information présentée ait du sens pour les élèves, soit intéressante pour eux, accessible, permet de faire la différence entre l’essentiel et l’accessoire, présente l'information de façon à ce qu'elle soit facile à retenir et à appliquer
  2. Les enseignants sont considérés comme des professionnels, ils sont précis sur ce que les élèves sont censés apprendre
  3. Presque tout le temps scolaire est axé sur l’apprentissage souhaité. 
  4. La réussite est récompensée et l’échec n’est pas accepté : l’effort se poursuit jusqu’à ce que les objectifs soient atteints.


Principes de fonctionnement


  1. L’enseignant commence par passer en revue les prérequis. Il met en relation la matière du jour avec les apprentissages antérieurs.
  2. L’enseignent aborde ensuite la nouvelle matière par petites étapes
  3. Il alterne présentations courtes et questions : l’enseignement est organisé, structuré, adapté au niveau de connaissances des élèves.  
  4. Après la présentation l’enseignant organise des exercices guidés puis autonomes jusqu’à ce que tous les élèves aient été contrôlés et aient reçu un feedback.
  5. De fréquentes évaluations formelles ou informelles sont organisées pour vérifier que les élèves maîtrisent ce qui est enseigné, elles s’accompagnent d’une rétroaction à brève échéance situant l’élève et le conseillant sur la voie à suivre.
  6. Des révisions hebdomadaires et mensuelles sont organisées.
  7. Un alignement curriculaire entre ce qui est enseigné et ce qui est évalué est indispensable. 




Une approche qui a ses détracteurs


L’approche instructionniste n’est ni exclusive, ni dogmatique. Elle est un modèle ouvert, transparent sur ses objectifs et son mode de validation externe.

L'approche instructionniste se retrouve bien malgré elle, de par son inscription dans le courant des données probantes, minorisée face au courant dominant en éducation qu’est le (socio)constructivisme.

Même si dans la réalité des salles de classe l’impact réel de ce dernier reste réduit, il s'est imposé comme discours dominant. Celui-ci s’est construit dans le sillage de l’éducation nouvelles autour des idées de Dewey, Rousseau, Freire, Piaget ou Vygostky, en opposition au modèle de l’enseignement traditionnel qui malgré tout reste souvent un standard courant.

La source du désaccord est que l'instructionnisme et le constructivisme reposent dans leur fondements respectifs sur des hypothèses polarisées quant à la nature de l'apprentissage humain.



Une divergence d’ordre epistémologique


Dans la tradition philosophique anglo-saxonne, l'épistémologie se confond avec l'étude de la connaissance en général, et ne porte pas spécifiquement sur la connaissance scientifique.

Dans son cadre il existe deux orientations épistémologiques de base, l'une objective et l'autre subjective,  considérées comme des extrêmes sur un continuum.


Perspective objective


  • La connaissance est absolue, séparée de celui qui la connaît, elle correspond à une réalité connaissable et externe. 
  • La connaissance est stable parce que les propriétés essentielles des objets sont connues et relativement permanentes. 
  • Le monde est réel, structuré et cette structure peut être enseignée et apprise. 
  • Le but de l'esprit humain est de refléter la réalité objective par des processus de pensée. 
  • Le sens produit par la pensée est externe au penseur et est déterminé par la structure du monde extérieur réel.
  • La connaissance n'est considérée comme vraie que si elle reflète correctement ce monde extérieur indépendant 


L'instructionnisme est l'application pédagogique de l'objectivisme.

Comme le contenu de l'enseignement et le contenu des connaissances sont supposés être isomorphes, les enseignants sont conceptualisés comme des transmetteurs de la réalité objective ; les élèves sont considérés comme des récepteurs « passifs » des connaissances.  Cette notion d’élève passif est toutefois à relativiser.

Puisque les résultats des apprentissages sont objectifs et normalisés, l'enseignement est axé sur le transfert efficace des compétences spécifiques et des connaissances de l'enseignant à l'élève, souvent sous la forme d'exercices, de pratiques et d’approche qui tiennent compte de la structuration de la mémoire telle que mise en évidence en psychologie cognitive.

L’instructionnisme se concentre sur la préparation détaillée des leçons, sur l'organisation et la gestion des enseignements, ainsi que sur la clarté et l'efficacité.

Lorsque les enfants n'apprennent pas à l'école, ce sont les caractéristiques pédagogiques, et non les caractéristiques des élèves, qui sont présumées en être la cause. 



Perspective subjective


  • La connaissance est personnelle à celui qui connaît et est relative à des expériences individuelles uniques.
  • La connaissance et la réalité n'ont pas de valeur objective ou absolue. 
  • L’individu interprète et construit la réalité à partir de son expérience personnelle et de son interaction personnelle avec un environnement subjectif. 
  • La connaissance ne reflète pas une réalité objective, mais est constituée par notre expérience. 
  • Les connaissances sont "viables" si elles s'avèrent adéquates dans les contextes dans lesquels elles ont été créées.


L'application pédagogique du subjectivisme est appelée constructivisme.

Ces pratiques d'enseignement sont centrées sur l'élève. Le constructivisme définit l'apprentissage comme un processus de construction active du savoir et non comme une absorption passive du savoir.

L'enseignement est axé sur des approches réalistes pour résoudre des problèmes du monde réel.

L'accent est mis sur les processus d'apprentissage plutôt que sur le produit de l’apprentissage en mémoire.

L'erreur de l'élève est considérée comme un mécanisme permettant de mieux comprendre comment l'élève organise ses conceptions personnelles. L’erreur n’a pas le même statut que dans l’instructionnisme, car il n’existe pas une réalité objective par laquelle les réponses ou les interprétations individuelles peuvent être considérées correctes ou incorrectes.

L'enseignant est conceptualisé comme un facilitateur de la compréhension de l'élève par opposition à un transmetteur de connaissances.




E pur si muove !


L'expression italienne « E pur si muove ! » signifie « Et pourtant elle tourne ! ». Elle est attribuée à Galileo Galilei, savant italien qui aurait prononcé cette phrase en 1633 après avoir été forcé devant l'Inquisition d'abjurer sa théorie qui montrait que la Terre tourne autour du Soleil, doctrine hérétique à l'époque. Aujourd'hui, cette expression est utilisée lorsqu'une personne doit se conformer  à une opinion majoritaire tout en gardant une conviction contraire en son for intérieur, plus spécifiquement lorsque celle-ci est basée sur des faits contre des croyances.

Les approches instructionnistes sont souvent interprétées en termes négatifs, comme étant mécanistes, d’une froideur statistique, scientifiques et ne tenant pas compte de la complexité d'une nature humaine sensible.

Cependant, en tant qu’enseignant, le choix de privilégier une approche instructionniste est d’abord de l’ordre de l’éthique professionnelle et relève du simple bon sens :

Les approches instructionnistes sont plus égalitaires, relativement plus simples à mettre en place, plus efficaces pour l'apprentissage des élèves et facilitent la collaboration entre enseignants. Egalement, elles sont complètement en résonance et en phase avec ce que nous disent les sciences cognitives sur le fonctionnement du cerveau humain et cohérentes également avec les théories de la motivation.

Choisir de privilégier dans sa pratique des approches instructionnistes n'est donc pas un  choix idéologique, ni politique, ni ne trahit obligatoirement une affinité épistémologique.

Les approches instructionnistes constituent un modèle ouvert, diversifié et évolutif qui prend en compte les avancées de la recherche. L'expertise des enseignants est valorisée car ils ont des choix à poser dans leurs pratiques et des adaptations à appliquer pour les optimiser en fonction de leurs contextes.

N’ayant pas la même lecture de l’erreur, pas la même vision des buts de l’éducation, ni la même adoption du corpus de connaissances en psychologie cognitive, le constructivisme tend à nier la pertinence de la recherche sur l’efficacité en sciences de l’éducation et celle d’un regard objectif sur l’apprentissage et l’enseignement.

Les subjectivistes soutiennent que les sentiments personnels et les interprétations individuelles sont la seule réalité légitime en enseignement, que l’évaluation de l’efficacité de l’enseignement ne peut être purement quantitative et statistique.

La différence se pose déjà au niveau de l’évaluation des élèves: du côté instructionniste, l’acquisition de compétences spécifiques est une condition préalable au sens (appuyée par la notion de connaissance secondaire, de mémoire de travail et de charge cognitive), tandis que du côté constructiviste le sens est une condition préalable à la construction de compétences générales hypothétiques.

Si la position constructiviste, quasi romantique mais impraticable, pouvait sembler envisageable ou séduisante face aux errements de l’enseignement traditionnel, le désenchantement est inévitable, à terme, face aux approches instructionnistes fondées sur des données probantes qui continuent à intégrer de plus en plus les découvertes issues de la science de l’apprentissage.

Le modèle ouvert instructionniste est entièrement adaptable en fonction des contraintes spécifiques de l’enseignement visé. Clermont Gauthier, Steve Bissonnette et Mario Richard insistent d’ailleurs sur la nécessité d’un continuum comme je l'ai évoqué déjà ici.

La base philosophique du constructivisme est que la réalité est personnelle et subjective. Une telle position constitue l'antithèse de la science conventionnelle. Dès lors, il n’est pas étonnant que les approches éducatives constructivistes déjà non optimisées ne parviennent pas à engranger des résultats tangibles et ne sont jamais parvenues à concurrencer réellement l’enseignement traditionnel.

Le plus paradoxal est que d'une certaine façon, l'enseignement explicite est une version améliorée de l'enseignement traditionnel, l'apprentissage coopératif est une version fonctionnelle du travail de groupe collaboratif. Partant de ce postulat, on peut émettre comme hypothèse que la pédagogie de projet doit pouvoir elle-même se révéler performante et efficace dans certaines conditions. Cependant, la nécessaire optimisation demande de passer sous les fourches caudines d'une démarche d'investigation scientifique (essais randomisés contrôlés), qui est honnie, mais pourtant dans un certain sens au centre même de la pédagogie constructiviste qui consiste à mettre l'élève en recherche.



Bibliographie


Bernard Appy, Considérations autour de l'instructionnisme, 2011, http://www.formapex.com/questions--reponses/373-considerations-autour-de-linstructionnisme

Clermont Gauthier, Steve Bissonnette & Mario Richard (2013). Enseignement explicite et réussite des élèves. La gestion des apprentissages. Bruxelles : De Boeck.

Clermont Gauthier, Steve Bissonnette, Mario Richard, Réussite scolaire et réformes éducatives, RRAA - Revue de Recherche Appliquée sur l'Apprentissage, vol. 2, numéro spécial, article 1, p 1-14, 04.2009

Clermont Gauthier 
(en collaboration avec Steve Bissonnette et Mario Richard), Quelle pédagogie au service de la réussite 
de tous les élèves ? 
Un état de la recherche, Conférence donnée le 6 décembre 2006 lors du colloque du GIRSEF (Groupe interfacultaire de recherche sur les systèmes d’éducation et de formation) à Louvain-la-Neuve - Université catholique de Louvain (Belgique)

Françoise Appy, Pour en finir avec le flou terminologique, 2012, http://www.formapex.com/questions--reponses/872-pour-en-finir-avec-le-flou-terminologique

Johnson, Genevieve. (2004). Constructivist remediation: Correction in context. Int J Special Educ. 19.

Robert Slavin,  A Model of Effective Instruction, Educational Forum, v59 n2 p166-76, 1995

"E pur si muove!." Wikipédia, l'encyclopédie libre. 24 nov. 2018.

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