jeudi 8 août 2019

Les atouts de l'enseignement explicite

Pour beaucoup d’enseignants, bon nombre de principes de l’enseignement explicite sont familiers parce qu’ils les adoptent déjà en partie dans leurs classes. Ce que propose l’enseignement explicite, c’est de les développer, de les enrichir, d’optimiser leur mise en pratique, et cela de manière plus systématique.


(Photographie : Jasper Walter Bastian)



Se reconnaitre dans l’enseignement explicite


Nous n’évoluons pas vers un enseignement explicite en un jour, nous confirmons certaines pratiques et nous y arrivons de manière régulière, étape par étape, par une pratique délibérée. L’enseignement explicite est un processus, non un état de fait.

L’enseignement explicite n’est pas scripté. Les enseignants en appliquent les principes en utilisant leur propre personnalité.

L’enseignement explicite doit correspondre aux convictions personnelles de l’enseignant sur l’enseignement et l’apprentissage.

L’enseignant doit estimer en son âme et conscience qu’il est à même de décider l’approche pédagogique qu’il suivra pour ses élèves dans la conception de son cours. Il ne doit pas chercher à s’adapter aux préférences individuelles de ses élèves. L’enseignant, expert dans son domaine, est capable de prendre des décisions éclairées en matière d’enseignement pour ses élèves.

L’enseignement explicite ne présente pas de rupture brutale avec une forme d’enseignement plus traditionnel, ni de charge de travail excessive, ni de grande difficulté dans sa mise en place. Face à l’enseignement traditionnel, il est avant tout une évolution, une amélioration et une optimisation, toutes trois établies dans la perspective d’une éducation fondée sur des données probantes.

L’enseignement explicite n’est pas non plus un modèle statique, mais une approche que chaque enseignant adapte en équipe, aux spécificités de sa matière et au public concerné qu’il rencontre dans son établissement.

Même s’il est dirigé par l’enseignant, l’enseignement explicite est centré sur l’apprentissage de l’élève. L’engagement de ceux-ci dans un traitement cognitif pertinent est sollicité. L’élève est mis en activité d’apprentissage.

L’enseignement explicite est un enseignement efficace fondé sur des données probantes. Il représente ainsi une structure modulable et souple qui s’adapte au contexte, à la matière, à l’âge et aux caractéristiques des élèves. Un enseignement explicite des mathématiques au primaire ressemblera peu en matière de pratiques particulières à un enseignement explicite en histoire en fin de secondaire. Tous deux continueront à respecter l’essentiel des principes d’instruction énoncés par Barak Rosenshine.



Une définition de l’enseignement explicite


Devin Kearns (2019) propose la définition suivante de l’enseignement explicite.

L’enseignement explicite est une manière pour l’enseignant de :
  • Sélectionner un objectif important
  • Spécifier les attendus en matière d’apprentissage
  • Concevoir avec beaucoup de soin un ensemble structuré d’activités d’enseignement
  • Expliquer directement
  • Modeler l’habileté enseignée
  • Fournir de l’étayage lors de la pratique, jusqu’à en atteindre la maitrise. 
L’enseignement explicite est inclus dans une famille d’approches qualifiées d’instructionnistes ou de cognitivistes. Il est généralement mené par l’enseignant, en frontal face à une classe traditionnelle avec les élèves en rangées. Cependant, il est tout à fait susceptible d’être déclinable à travers d’autres modalités (cours ex cathedra avec travaux pratiques dans le supérieur, cours en ligne, en vidéo, apprentissage coopératif, etc.).

Comment l’écrivent Anita L. Archer et Charles A. Hughes (2010), l’enseignement explicite est systématique, direct, engageant et orienté vers la réussite de tous les élèves.  L’enseignement explicite est efficace non seulement lorsque la découverte des contenus est impossible pour les élèves, mais aussi lorsque celle-ci est potentiellement source d’erreurs, d’inadéquations, non complète ou inefficace.

Les deux conditions indispensables à remplir a minima sont la mise à disposition de contenus explicites et une pratique étayée. Il y a deux phases principales à une démarche d’enseignement explicite :
  • La conception pédagogique
  • La pratique en classe. 
Si nous nous référons à la liste des tailles d’effet (d de Cohen) du Visible Learning, établie par John Hattie (2018), quatre composantes de l’enseignement explicite semblent particulièrement efficaces et contribuent à son succès :
  • Les explications directes
  • Le modelage
  • La pratique structurée (guidée puis autonome)
  • La rétroaction fournie par l’enseignant
Paul Kirschner (2018) l’a écrit et des décennies de recherches le démontrent. Pour des novices (ce que sont l’immense majorité des élèves), un enseignement explicite est plus efficace et efficient, et à long terme motivant et intéressant, que toute autre forme d’enseignement qui présente un guidage limité.



Apports de Jeanne S. Chall (1921–1999) sur l’efficacité de l’enseignement

Jeanne S. Chall était une psychologue de l'éducation et chercheuse américaine dont les travaux ont influencé la recherche sur l'apprentissage de la lecture et les politiques éducatives. Son dernier ouvrage, The Academic Achievement Challenge, paraît à titre posthume en 2000.

C’est une revue systématique des recherches historiques, expérimentales et descriptives sur l'efficacité des méthodes d'enseignement Elle distingue deux grandes traditions pédagogiques
  • L'enseignement centré sur l'enseignant (teacher-centered), caractérisé par un enseignement explicite, structuré, direct, progressif et guidé
  • L'enseignement centré sur l'élève (student-centered), qui privilégie la découverte, les projets, l'autonomie et la construction personnelle des savoirs, où l'enseignant agit plutôt comme un facilitateur.
Chall constate que le XXe siècle a été dominé par les pédagogies de la découverte en dépit de résultats de recherche appuyant la supériorité de l’enseignement explicite.

Chall en conclut que les approches explicites et fortement guidées produisent des performances scolaires supérieures à celles des approches reposant principalement sur la découverte ou l'exploration autonome, particulièrement dans les apprentissages fondamentaux (lecture, mathématiques, sciences).

Les bénéfices de l'enseignement explicite sont particulièrement importants pour :
  • les élèves issus de milieux socioéconomiques défavorisés ;
  • les élèves en difficulté d'apprentissage ;
  • les élèves présentant peu de connaissances préalables.
À l'inverse, les approches faiblement guidées tendent à accroître les écarts de réussite entre élèves. 

L’enseignement explicite répond par conséquent à un impératif d’équité sociale. 

Chall montre que de nombreuses innovations pédagogiques reviennent cycliquement sous des appellations nouvelles sans que leur efficacité ait été démontrée. Elle explique pourquoi de nombreuses innovations éducatives ont échoué, souvent parce qu’elles étaient adoptées avant d’être validées par la recherche.

Elle plaide pour que les décisions éducatives reposent davantage sur les résultats de la recherche et des preuves scientifiques solides, plutôt que sur des convictions philosophiques, des effets de mode, des idéologies ou des élans romantiques. 

L'ouvrage défend plusieurs principes qui annoncent le mouvement contemporain de l'evidence-based education :
  • utiliser les recherches expérimentales pour guider les pratiques pédagogiques ;
  • privilégier les méthodes dont l'efficacité est démontrée ;
  • évaluer systématiquement les innovations avant leur diffusion ;
  • distinguer les préférences pédagogiques des résultats observables sur les apprentissages. 
Chall plaide pour un retour à des méthodes structurées, tout en soulignant l’importance d’adapter les pratiques aux besoins spécifiques des élèves (ex. : soutien ciblé pour les élèves en difficulté). Toutefois, elle ne rejette pas en bloc le progressisme ; elle invite les enseignants à puiser de manière pragmatique dans tout le spectre des pratiques, à condition que leur efficacité soit validée par la recherche. 



Une pédagogie où à la fois l’enseignant et l’élève comptent


Comme l’écrit Jennifer Goeke (209), l’enseignement explicite est un modèle pédagogique qui a émergé de l’approche direct instruction (d.i.). Il a été fondé par les travaux de Barak Rosenshine qui en est considéré comme le principal instigateur. 

De même que pour les différents modèles instructionnistes historiques, l’enseignement explicite est un modèle pédagogique dirigé par l’enseignant. Il met l’accent sur un enseignement structuré, explicite et clair. L’enseignant a notamment un rôle important dans la maximisation du temps d’apprentissage scolaire et dans l’engagement des élèves. De fait, l’enseignement explicite est souvent associé à une attention particulière sur la gestion de classe.

L’enseignement explicite s’enrichit des apports des sciences cognitives et plus particulièrement de ceux de deux champs de recherche complémentaires que sont la théorie de la charge cognitive et la science de l’apprentissage.

Ces apports ont augmenté la prise en considération concrète de l’apprentissage comme étant un processus actif qui se déroule au sein de l’apprenant et qui est également directement influencé par ce dernier. 

Le résultat de l’apprentissage va dépendre de ce que l’enseignant présente et de ce qui se passe cognitivement chez l’élève. Dirigé par l’enseignant, l’enseignement explicite met l’accent sur la manière dont les élèves construisent et traitent activement les connaissances.



Une pédagogie adaptable aux difficultés des élèves


Pour beaucoup d’élèves et particulièrement ceux qui rencontrent des difficultés, l’enseignement explicite est particulièrement efficace. Il présente l’avantage d’être complètement piloté par les objectifs et non pas les activités qui sont toujours au service des premiers.

L’enseignement explicite est particulièrement bien conçu pour favoriser des classes inclusives. Le besoin d’aménagements supplémentaires peut être réduit, car des stratégies favorisant la réussite de divers apprenants y sont déjà nativement intégrées.

L’un de ses atouts est qu’il peut s’adapter en fonction des besoins spécifiques des élèves. Si parmi les élèves d’une classe, certains présentent des difficultés, il est possible de leur prodiguer des interventions plus intensives et adaptées. Celles-ci vont continuer à utiliser le même modèle d’enseignement explicite, avec quelques adaptations dans la structuration des contenus et activités d’apprentissage.

Le modèle de l’enseignement explicite se prête à toutes les difficultés d’apprentissage que peuvent rencontrer les élèves. 

Comme l’écrivent Anita L. Archer et Charles A. Hughes, l’enseignement explicite est au cœur des interventions scientifiques destinées aux apprenants ayant des besoins particuliers.
  1. Au niveau de l’intervention. La recherche a montré très clairement que les interventions auprès des élèves ayant des besoins particuliers, qu’elles soient intensives ou stratégiques, exigent un enseignement bien organisé, explicite et sans ambiguïté pour réussir sur le plan scolaire. 
  2. Au niveau de la prévention. L’enseignement explicite permet de réduire le nombre d’élèves nécessitant des interventions stratégiques ou intensives et pour favoriser l’amélioration de leur rendement des élèves. L’enseignement initial doit être clair, explicite et stimulant pour que tous les élèves puissent réussir.




Une pédagogie adaptable à la progression des élèves



Comme le signale Andrew J Martin (2015), il y a des élèves, dont la mémoire de travail, ou les fonctions exécutives connexes sont altérées. Ces élèves sont plus susceptibles d’être surchargés cognitivement que les élèves qui n’ont pas de telles déficiences. Ils ressentent alors de la confusion qui les empêche d’apprendre.

Il est ainsi important que les enseignants mettent en œuvre des approches pédagogiques qui réduisent la charge de la mémoire de travail, en particulier pour ces élèves en risque d’échec. L’adaptation des conditions limites de l’architecture cognitive humaine à l’apprentissage dépend donc de l’enseignant. C’est cette démarche qui est au cœur de l’enseignement explicite.

Il s’agit pour l’enseignant de structurer la matière et les activités d’apprentissage de manière à réduire l’ambiguïté et à améliorer la clarté. Il s’agit de construire des séquences où les étapes simples s’imbriquent vers la création de compétences complexes et de l’accompagner d’étayages.

Ce faisant, l’enseignant gère le processus d’apprentissage et d’enseignement de manière à optimiser l’utilisation des capacités de l’apprenant et l’efficacité de l’apprentissage.

Au fur et à mesure que la fluidité et l’autonomie se développent, la charge cognitive inhérente à l’enseignement peut être ajustée à la hausse pour correspondre à l’expertise en développement des élèves.

Au terme de l’apprentissage, lorsque les élèves maitrisent les compétences visées, il devient opportun de leur proposer des activités de découverte moins guidées.



Mis à jour le 15/09/2023

Bibliographie


Devin Kearns, Modeling and Practicing to Help Students Reach Academic Goals, 2019, https://intensiveintervention.org/modeling-and-practicing-help-students-reach-academic-goals-explicit-instruction-course-module-5#Module5Coach

Martin, A. J. (2016). Using load reduction instruction (LRI) to boost motivation and engagement. Leicester: British Psychological Society.

Paul Kirschner, Inquiry Learning isn’t—a call for direct explicit instruction, 2018, pp 9–11, Research ED Issue 1

Anita L. Archer and Charles A. Hughes, Explicit Instruction: Effective and Efficient Teaching, 2010, Guilford Press

Jeanne Chall, 2000, The academic achievement challenge: what really works in the classroom? Guilford Press

Jennifer L. Goeke, Explicit Instruction, 2009, Merrill

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