mercredi 7 octobre 2020

Utiliser l’effet d’hypercorrection pour corriger les erreurs ancrées des élèves

Un des principes qui sous-tend nombre de pratiques liées à l’enseignement explicite vise à diminuer l’occurrence et la répétition d’erreurs par les élèves. L’enjeu principal est d’éviter qu’elles soient apprises. 

(Photographie : Paul Jamrogowicz)


D’une manière similaire, dans le cadre des cours de sciences, une préoccupation majeure est la prise en considération des conceptions erronées des élèves, que ce soit en physique, chimie ou en biologie. Régulièrement, elles correspondent à des connaissances primaires comme les a décrites David C. Geary. 

Régulièrement, les élèves acquièrent des conceptions erronées sur le monde qui les entoure par le biais de nombreuses sources différentes. Celles-ci peuvent être des intuitions erronées, leurs propres expériences, des œuvres de fiction ou le partage de connaissances.

Ces fausses connaissances peuvent être inoffensives, mais elles sapent notre compréhension du monde. Elles peuvent être d’autant plus problématiques à corriger qu’elles ont été solidement apprises et que leur porteur a une grande confiance en leur exactitude. Elles peuvent être fermement ancrées en mémoire.


Correction des erreurs


Il peut être extrêmement difficile de corriger des idées fausses très accessibles en mémoire et solidement ancrées. 

De connaissances bien ancrées sont susceptibles d’interférer avec l’acquisition d’informations connexes particulièrement lorsqu’elles révèlent des contradictions comme c’est le cas dans la correction d’erreurs. 

Il en ressort que dans la vie quotidienne en classe, il devient particulièrement difficile de corriger une erreur bien apprise. Un exemple frappant est par exemple le cas, en tant qu’enseignant où il faut apprendre à prononcer correctement le nom d’un élève après l’avoir mal prononcé son quelques fois. De même, certaines erreurs d’orthographe ou de grammaire peuvent réapparaitre de manière épisodique, sous l’effet d’un stress ou de la fatigue, ce malgré le fait que les corrections sont également bien mémorisées.

Une autre difficulté est que la connaissance correcte apprise peut elle-même s’oublier avec le temps par désuétude et laisser émerger à nouveau son équivalent erroné. Si la connaissance exacte n’est pas régulièrement récupérée, il y a de grandes chances qu’elle finisse par s’oublier. 



 

L’effet d’hypercorrection


La recherche en psychologie a montré que si elles semblent difficiles à corriger, les erreurs commises avec une grande confiance en soi quant à leur justesse, sont également les plus susceptibles d’être corrigées avec un retour d’information. C’est ce qu’on appelle l’effet d’hypercorrection. Il constitue une piste d’action pour lutter contre les erreurs apprises et conceptions erronées. 

Il y a une spécificité de l’effet d’hypercorrection qui est à retenir. Les erreurs commises avec un degré de confiance élevé ont plus de chances d’être corrigées avec un retour d’information que les erreurs commises avec un degré de confiance faible quant à leur véracité.



Persistance de l’effet d’hypercorrection 


À partir du moment où nous utilisons cet effet d’hypercorrection en classe avec nos élèves, il y a lieu de s’interroger sur sa durabilité.

La théorie de l’interférence prédit que l’effet d’hypercorrection serait un phénomène de durée relativement courte : 
  • Les erreurs faites de toute bonne foi peuvent être plus susceptibles d’être corrigées dans un premier temps. Il y a sans doute un effet de surprise qui attire l’attention. 
  • Malgré tout, progressivement les erreurs antérieures, solidement ancrées, reviendront et interféreront avec le changement de mémoire induit par la correction.
En effet, l’interférence proactive a tendance à être minime lorsque la mémoire est testée immédiatement, mais elle augmente régulièrement en fonction du retard.


Expérience réalisée


Butler et ses collègues (2011) ont cherché à vérifier si la correction des erreurs de confiance élevée persisterait sur une plus longue période ou si ces erreurs reviendraient progressivement. 

Dans leur expérience, les sujets (un groupe de 50 étudiants de l’Université de Duke) répondaient à 120 questions de connaissance générale (en biologie, physique, astronomie et dans d’autres domaines). Dans le même temps, ils évaluaient leur confiance dans chaque réponse. Ils recevaient ensuite un retour d’information sur leurs réponses. 

Un premier groupe a répondu aux mêmes questions après un délai de 6 minutes, tandis qu’un second groupe a répondu aux questions après une semaine. Ils ont ainsi vérifié la persistance de l’effet d’hypercorrection sur un délai d’une semaine.

Ils se sont aussi demandé si les sujets se souvenaient de leurs erreurs et si la mémoire de ces erreurs aidait ou entravait la correction ultérieure des erreurs. Après avoir passé le test final, les sujets ont été présentés à nouveau avec chaque question et on leur a demandé de se rappeler leur réponse au test initial. S’ils ne se souvenaient pas de leur réponse initiale, il leur était demandé de deviner. 


Résultats obtenus


Sans surprise lors de l’expérience, les sujets du groupe ayant un intervalle de rétention de 6 minutes ont produit une proportion significativement plus importante de réponses correctes. Ils dépassaient largement les sujets du groupe ayant un intervalle de rétention d’une semaine.

L’effet d’hypercorrection a été mis en évidence. Plus la confiance dans l’erreur est grande, plus il est probable qu’elle soit corrigée. Cette relation s’est maintenue pour les deux intervalles de rétention, fournissant des preuves supplémentaires que l’effet d’hypercorrection persiste sur des périodes plus longues.

L’effet d’hypercorrection est resté lorsque la mémoire a été testée après un intervalle de rétention plus long. Cependant, il y a eu une diminution significative des proportions globales d’erreurs corrigées. Cela indique que les sujets ont oublié un grand nombre de réponses correctes au cours du délai d’une semaine.
En ce qui concerne la nature des erreurs, dans le groupe des intervalles de rétention de 6 minutes, les sujets ont rarement produit la même erreur lors du test final, indépendamment de leur confiance initiale dans l’erreur.

Par contre, les sujets de l’autre groupe ont commencé à reproduire leurs erreurs du test initial après un délai d’une semaine :
  • Lorsque les sujets n’ont pas réussi à corriger une erreur lors du test retardé d’une semaine, ils ont parfois reproduit la même erreur que lors du test initial. 
  • Après une semaine, les sujets oubliaient un grand nombre de réponses correctes pendant le délai d’une semaine et commençaient à reproduire leurs erreurs du test initial.
  • Il est important de noter que plus leur confiance initiale dans l’erreur était grande, plus ils étaient susceptibles de la reproduire lors du test final une semaine plus tard. 

Un autre élément intéressant montré dans cette étude est que plus la confiance des sujets dans l’erreur est élevée, plus ils sont susceptibles de se souvenir de leur erreur plus tard. Les sujets étaient plus susceptibles de corriger leurs erreurs s’ils s’en souvenaient. Cette relation était présente dans les deux groupes d’intervalles de rétention différents, ce qui montre la persistance en mémoire des conceptions erronées.


Cadre de la théorie de l’interférence


L’effet d’hypercorrection semble présenter une contradiction avec la théorie de l’interférence. Nous devrions voir apparaitre une interférence proactive importante lorsque les personnes tentent de corriger des idées fausses qui sont profondément ancrées dans les connaissances. Le degré de confiance devrait en effet être un inconvénient plus qu’un avantage selon cette théorie.

Toutefois, les résultats de Butler et ses collègues (2011) montrent que bien que les erreurs de confiance soient plus susceptibles d’être corrigées, elles sont également plus susceptibles d’être reproduites si la bonne réponse est oubliée. Ainsi, un changement se produit progressivement au fil du temps, à mesure que les bonnes réponses sont oubliées et que les erreurs de confiance reviennent. 

Cela correspond parfaitement à l’idée que l’interférence proactive augmente en fonction de l’intervalle de rétention. Au départ, la réponse nouvellement apprise (la bonne réponse) est plus susceptible d’être récupérée, mais avec le temps, la réponse originale (l’erreur) redevient la réponse dominante.


Cadre de la nouvelle théorie de la désuétude


Elizabeth L. Bjork et Robert Bjork ont fait la distinction entre la force de stockage et la force de récupération des représentations dans la mémoire. La force de stockage fait référence à la qualité de l’apprentissage d’une information, tandis que la force de récupération reflète l’accessibilité momentanée de cette information.

Les erreurs de confiance doivent avoir une force de stockage et de récupération élevée. La présentation d’un retour d’information après une erreur devrait réduire la force de récupération de l’erreur tout en augmentant la force de récupération de la bonne réponse. 

Ainsi, lorsque la mémoire est testée peu après le retour d’information, la bonne réponse sera retrouvée préférentiellement. 

Cependant, la force de stockage de la bonne réponse sera beaucoup plus faible que celle de l’erreur de confiance élevée en raison de la différence dans le nombre d’expositions antérieures à ces deux informations.

Comme la capacité de récupération se perd au fil du temps, l’erreur de confiance élevée aura à terme plus de chances d’être récupérée en raison de cette différence dans la force de stockage sous-jacente.  

Un changement dans la force de stockage de la connaissance correcte va donc nécessiter des occasions de récupération espacées. Sans cela, au bout d’un certain temps, les élèves vont se souvenir plus facilement des erreurs que de leurs corrections. D’autant plus qu’ils avaient auparavant la certitude de l’exactitude de celles-ci.


Implications pour l’enseignement


Étant donné la force des connaissances erronées fermement ancrées, il est essentiel de déterminer comment enseigner efficacement aux élèves les bonnes informations et s’assurer de la durabilité de cet apprentissage.

L’effet d’hypercorrection fonctionne et représente un sérieux atout pour corriger des erreurs profondément ancrées. La pratique d’une rétroaction détaillée et intensive sur les conceptions erronées des élèves est donc très efficace pour l’enseignant et l’élève.

Cependant, l’effet d’hypercorrection présente une faiblesse. Il est très efficace à court terme et beaucoup moins à long terme et les cadres théoriques permettent de l’expliquer.

Si les erreurs ancrées sont susceptibles d’être corrigées par l’effet d’hypercorrection, lorsqu’un suivi n’est pas assuré, elles deviennent également susceptibles d’être reproduites lorsque l’oubli agit sur la réponse correcte. 

La clé est, une fois que l’on a appliqué l’effet d’hypercorrection, de donner suffisamment d’occasions de pratique de récupération aux élèves pour rendre les connaissances correctes durables et assurer qu’elles ne seront pas oubliées. Si elles ne sont pas renforcées en mémoire, leur avenir devient incertain. 

Ainsi, une seule présentation du retour d’information ne suffit pas à produire une correction durable des erreurs ancrées. L’effet d’hypercorrection doit être complété d’une pratique de récupération ultérieure. 

Il y a grand intérêt à tester à nouveau les élèves peu de temps après qu’ils ont reçu un retour d’information sur des erreurs ancrées. Il faut ensuite répéter l’opération à intervalles croissants. Cela permet d’augmenter la rétention de la bonne réponse. Nous pouvons ainsi assurer une correction durable d’erreurs ancrées chez nos élèves.



Bibliographie


Butler, Andrew & Fazio, Lisa & Marsh, Elizabeth. (2011). The hypercorrection effect persists over a week, but high-confidence errors return. Psychonomic bulletin & review. 18. 1238-44. 10.3758/s13423-011-0173-y

0 comments:

Publier un commentaire