vendredi 1 mai 2020

Gestion de classe selon la tradition des Frères des écoles chrétiennes

Comme l’écrivent Steve Bissonnette et ses collègues (2017), les premières traces de préoccupations au sujet de la gestion de classe apparaissent dans des traités de pédagogie du XVIIe siècle.


(Photographie : Ding Ren)


Conduite des écoles chrétiennes 


« Tout voir, beaucoup prévenir et peu punir ! » 
(Éléments de pédagogie pratique, Frères des écoles chrétiennes, 1901)


Le facteur clé qui à l’époque fait apparaître de nouvelles préoccupations est l’augmentation du nombre d’élèves que doit gérer en même temps un maitre. Il s’agit de mettre en place des stratégies pour maintenir en classe des conditions propices à l’enseignement.

Un ouvrage historique phare en pédagogie est la « Conduite des écoles chrétiennes ». Paru initialement en 1706, il a été écrit par Jean-Baptiste de La Salle, le fondateur de Frères des écoles chrétiennes.

Il constitue l’ouvrage de référence des Frères des écoles chrétiennes. Il établit la méthode d’enseignement de cette congrégation laïque masculine. Il y servira de base à l’organisation de l’enseignement primaire jusqu’au début du XXe siècle.

L’enjeu de cet ouvrage était de diriger les maitres dans leurs enseignements. Il mentionne les différentes méthodes appliquées par Jean-Baptiste de La Salle. Il comprend deux parties :
  • L’une traite des « exercices en usage dans les écoles »
  • L’autre des « moyens d’y maintenir l’ordre ». 
À partir de 1785, une troisième partie vient s’y ajouter. Il s’agit d’un recueil de commentaires du Frère Agathon sur « Les douze vertus d’un bon maitre ».

La conduite des écoles chrétiennes a été réédité 24 fois entre 1811 et 1903.

Un autre ouvrage de la congrégation s’inscrit dans la continuité. Il s’agit du livre « Éléments de pédagogie pratique à l’usage des Frères des écoles chrétiennes », publié en 1901.




Originalité de l’ouvrage


Ce livre offre toute une série de conseils pratiques destinés aux maitres pour les aider à gérer leur classe et enseigner. Fait marquant et novateur pour l’époque, ces conseils sont basés sur l’expérience et le savoir-faire pratique d’enseignants experts.

Il est donc volontairement concret et clairement destiné à servir de manuel de référence. L’enjeu était d’uniformiser les pratiques au sein de la congrégation et de maintenir l’héritage à travers le temps.

Afin de remplir cet objectif, il fallait recueillir une expertise officielle, la mettre en commun et la faire partager. Le but de cet ouvrage était ainsi de diriger les maitres dans leur enseignement, en imposant une manière d’instruire la jeunesse.

Le poids de la tradition chrétienne y est très palpable et on se retrouve loin d’une recherche scientifique. Toutefois, il transcrit une volonté pragmatique de partager et fixer une certaine forme d’efficacité en droite ligne avec l’idéologie de la congrégation.

Au-delà de leur valeur purement historique, comme le montre Clermont Gauthier (Bissonnette et coll., 2017), la façon de concevoir la gestion de classe dans cet ouvrage fait office à multiples titres de précurseur. Elle anticipe certaines directions mises en avant par la recherche scientifique de nos jours. La discipline y est décrite comme nécessaire pour assurer le travail et la régularité et prévenir le désordre. La discipline préventive y est distinguée de la discipline répressive.




Discipline préventive dans la tradition lasallienne


La discipline préventive est présentée comme permettant aux élèves d’éviter de présenter ou d’acquérir des comportements non souhaitables.

L’autorité morale correspond à la notion plus moderne d’authenticité. Les règles sont les prémisses des routines modernes et du cadre. L’émulation peut trouver écho dans des conceptions plus modernes, élaborées et affinées telles que le renforcement positif, l’auto-efficacité, la rétroaction ou l’état d’esprit de développement. La surveillance évoque les notions futures de vigilance et de withitness.

La discipline préventive s’appuie sur quatre leviers :


1. L’autorité morale du maitre

  • L’enjeu pour lui est d’établir une bonne relation avec ses élèves afin d’établir son autorité
  • Le maitre fait preuve de prudence, de tact, de jugement, etc. 
  • Si le maitre donne le mauvais exemple, il aura peu de chances d’être respecté. 
  • D’autres caractéristiques à éviter sont d’être indécis, inconstant, léger, superficiel, impatient, maladroit, irritable, moqueur, tyrannique, soupçonneux, mesquin, négligent, familier, etc.

2. Les règles

  • Elles précisent la conduite à tenir dans les circonstances ordinaires de la vie scolaire.
  • L’intention est d’éviter les temps morts, d’assurer une régularité et d’éviter les hésitations.
  • Le règlement sert de référence : il est écrit, connu et a été enseigné à tous.


3. L’émulation

  • Elle correspond à la prévention des comportements inadéquats. 
  • Elle est définie comme la volonté d’imiter, d’égaler ou de surpasser les autres par des actes louables. 
  • Elle doit être encadrée : le maitre doit récompenser l’effort et amener les élèves à se comparer. 
  • L’encouragement et l’éloge sont recommandés, de même tout un système de notation a été élaboré. 


4. La surveillance

  • Il s’agit d’un exercice actif de la sollicitude. Par une démarche de surveillance active, 
  • Le maitre anticipe, car sans sa surveillance, les élèves deviendraient dissipés.
  • Les élèves perturbateurs sont placés à proximité dans la classe.
  • Beaucoup de caractéristiques de celle-ci restent entièrement pertinentes aujourd’hui :
    • Une vigilance constante et active, sans relâchement, envers tous les élèves
    • Une prévoyance des occasions où les élèves pourraient échapper à son autorité.
    • Une fermeté : l’enseignant ne peut pas être le témoin résigné de l’indiscipline de ses élèves
    • Exercée dans le calme : trop défiante, elle serait blessante pour les élèves
    • De la loyauté : elle n’est pas soupçonneuse et elle n’encourage pas à la délation
    • De la discrétion : elle ne rend pas public ce qui doit être conservé à l’état privé






Discipline répressive dans la tradition lasallienne


Elle est définie comme un acte d’autorité par lequel l’enseignant punit les infractions à la discipline, afin d’en empêcher la récidive et d’obtenir l’amendement des coupables. Les arguments en sa faveur sont un peu datés, car forcément marqués par une dimension chrétienne omniprésente.

Toutefois, un élément intéressant est que son application obéit à trois modalités successives :
  1. L’avertissement qui est un simple rappel à la règle enfreinte. 
  2. La menace est l’annonce de la punition qui suivrait une faute si cette dernière était commise de nouveau. Elle engage le maitre à décerner la punition.
  3. La punition est la pénalité infligée à l’élève. La punition concerne les manquements émanant de la volonté de l’enfant et non par une action dont il ne serait pas responsable. 
De même, les conditions posées à la punition sont intéressantes :


Concernant la punition


  • Elle doit être rare, car les actions de la prévention doivent limiter l’occurrence d’infractions. 
  • Elle doit être juste et proportionnée à la gravité de l’offense concernée. 
  • Elle doit être courte, il n’est pas judicieux et inefficace d’infliger des copies durant des heures. 
  • Elle doit être sérieuse, l’élève ne doit pas se sentir ridiculisé ou moralement amoindri par celle-ci. 
  • Elle doit être discrète, il est déconseillé de réprimander un élève devant ses condisciples. 
  • Elle doit être non afflictive, il ne peut s’agir d’un châtiment corporel.



Concernant le maitre


  • La punition ne doit pas être pour le maitre le fruit d’un ressentiment, le résultat de sa mauvaise humeur, d’une aversion ou d’une antipathie pour l’élève.
  • Le maitre ne peut déléguer à un collègue la punition consécutive à une faute commise sous sa surveillance, car ce serait un signe de faiblesse ou d’impuissance de sa part.
  • Le maitre fait preuve de modération, il s’agit de ne pas outrepasser ses droits.
  • Le maitre maintient sa dignité en punissant, il ne se laisse pas aller à la colère ou à l’ironie, c’est pourquoi il vaut mieux parfois temporiser.
  • Le maitre souligne à l’élève qu’il intervient pour que ce dernier amende sa conduite et compte sur sa volonté pour qu’il répare son égarement.
  • La punition ne peut être suivie d’un sentiment de rancune du maitre envers l’élève. En effet, l’élève est susceptible d’éprouver une peine morale. Il a dès lors besoin de sentir l’intérêt et la bienveillance du maitre.



Concernant l’élève


  • La punition doit être sans inconvénient ni préjudice psychologique ou corporel d’aucune sorte pour l’élève.
  • La punition est proportionnée, à l’âge et aux dispositions morales et intellectuelles de l’élève.
  • La punition est spéciale à la nature de la faute commise.
  • La punition est respectueusement acceptée par l’élève, il comprend qu’elle lui est attribuée pour son bien. S’il est en colère, il faut attendre qu’il se tranquillise et puisse réfléchir.
  • La punition est utile à son instruction, elle est variée si elle doit être réitérée.




Les punitions sont de trois types


  1. La réprimande
  2. La réparation : corriger l’erreur commise ou s’excuser
  3. L’expiation : retrait de points, de privilège, mauvaise note ou pensum




Bibliographie


Bissonnette, S., Gauthier, C. et Castonguay, M. (2017). L’enseignement explicite des comportements. Pour une gestion efficace des élèves et des comportements en classe et dans l’école. Montréal, QC : Chenelière éducation.

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