dimanche 24 novembre 2019

Modelage en enseignement explicite : mode d’emploi

Lorsque les objectifs pédagogiques sont traduits en attentes comportementales, et que des explications claires ont été rédigées, avant de passer à la pratique guidée puis autonome, il est temps de procéder au modelage.

(Photographie : LALA LOVEY)



Visées du modelage


Le rôle d’assurer la compréhension des explications, avant de passer à la pratique guidée, est dévolu au modelage. Même si les explications fournies sont très claires, ce n’est pas souvent suffisant de les communiquer telles quelles. Elles ne vont pas amener avec certitude toute une classe d’élèves à être prête à pratiquer sous la supervision de l’enseignant.

Si l’explication donne juste une définition, une règle ou un principe, le modelage la complète d’exemples en situation.

Le modelage vise à assurer, pour les élèves, une compréhension fine de l’explication et de sa traduction comportementale, conforme à l’objectif pédagogique correspondant. Il vise à en clarifier tous les aspects et à éliminer toute ambiguïté qui pourrait venir se loger dans l’esprit des élèves lorsqu’ils sont confrontés pour la première fois à de nouvelles connaissances.

Le modelage permet de garder sous contrôle les limites de la mémoire de travail des élèves, en matière de charge cognitive, de manière à ce qu’elle reste compatible avec les apprentissages visés.

À ce titre, un point d’importance centrale lié au modelage est qu’on vise à ce que les élèves apprennent quelque chose de nouveau, en leur permettant de voir l’enseignant s’engager dans le processus.

En leur donnant dans un premier temps une posture d’observateur, on ménage leurs ressources limitées en mémoire de travail, bien mieux que lorsqu’on les pousse immédiatement à essayer de le faire par leurs propres moyens.

Évidemment, il existe des situations où le contenu des explications est suffisamment simple. On peut directement passer à la pratique après une explication claire qui s’apparente à un modelage court. Mais ces situations sont rares et tous les élèves n’ont pas non plus la capacité de saisir le sens immédiatement. 

De manière générale, beaucoup de procédures sont complexes et beaucoup de concepts sont nouveaux pour les élèves. Il est dès lors peu probable que tous les élèves comprennent toujours par le simple biais d’une brève explication.

Il y a trois principes importants pour créer un modelage efficace :

  1. Montrer toutes les étapes à suivre et fournir des exemples uniques
  2. Verbaliser la pensée
  3. S’assurer de l’observation active des élèves





Montrer toutes les étapes à suivre et fournir des exemples uniques


Dans le cadre d’une procédure, il s’agira de montrer toutes les étapes. 


Il s’agit de comprendre le sens et les subtilités de tous les éléments inclus dans une explication claire, afin de pouvoir pratiquer efficacement par la suite et aboutir à une intégration qui favorise l’automatisation.

Pour une procédure, cela signifie aborder tout ce qui est explicite dans l’explication claire, mais rendre visibles également toutes les décisions implicites dont elle est l’aboutissement. Cette démarche est un élément crucial du modelage.

L’explication de base se rapporte au résultat d’apprentissage, le modelage s’assure que tout le chemin pour y arriver est rendu disponible aux élèves.

Pour ce faire, on utilise généralement des problèmes résolus, des exemples détaillés ou des tâches complètement réalisées. Ces outils vont servir de support au modelage des démarches de résolutions impliquant également certaines stratégies plus générales. Il s’agit d’une mise en pratique de l’effet du problème résolu mis en évidence dans le cadre de la théorie de la charge cognitive (voir article). 

Mais ce type d’outil n’est pas le seul disponible. Il gagne à être accompagné d’outils plus généraux comme des plans d’application qui offrent une structure et des repères de progression aux stratégies de résolution. On peut également promouvoir l’usage de listes de contrôle ou d’organisateurs graphiques.

Pour structurer et organiser l’apprentissage de la procédure ou de la stratégie, il faut modéliser toutes les étapes. Une manière de s’en assurer est d’utiliser ce type d’outil comme référence, au fur et à mesure de l’avancement. Il s’agit de donner des supports pour fournir de l’étayage aux élèves, leur permettre d’apprendre la stratégie de manière plus générale.

Ces outils introduits lors du modelage vont accompagner ensuite les élèves lors de la pratique pour la supporter et la faciliter. Les élèves s’en détacheront peu à peu au fur et à mesure que les compétences développées se consolident.

Structurer les étapes à l’aide de liste de contrôle ou un descriptif des étapes attendues permet de s’assurer une bonne compréhension et une bonne mémorisation ultérieure. Il s’agit également de bien répéter les éléments-clés et insister sur ces étapes afin d’aider les élèves à se guider et à se construire des automatismes.

Il est recommandé de modéliser plusieurs fois l’utilisation d’une stratégie ou d’une procédure. Cela suppose d’élaborer en donnant de multiples exemples uniques comme modèle (voir article).


Dans le cas du savoir, de la définition d’une connaissance, le modelage passe par l’utilisation de multiples exemples différents et de contre-exemples qui vont aider l’élève à cerner et comprendre le sens de la définition. 


Un exemple, par exemple, si on veut enseigner la notion d’interférence :

  1. (Exemple 1) Si vous êtes trop bruyants à la maison avec vos amis, vos parents risquent d’interférer.
  2. (Exemple 2) Certaines entreprises ont interféré avec la Grande Barrière de Corail dans les eaux australiennes en y déversant des boues de dragage.
  3. (Contre-exemple) Si vous faites vos devoirs chez vous et que vous avez besoin de penser longuement pour établir une réponse, il ne s’agit pas d’une interférence. 
  4. (Exemple 3) Si deux de vos amis commencent à se disputer et que vous les séparez et leur demandez de se calmer à ce moment-là vous interférez. 

Dans le cadre de contenus à haute interactivité, l’utilisation d’un organisateur graphique (cadre général dans lequel on retrouve les cartes heuristiques, voir article) est pertinente. Il aide à structurer des connaissances et supporte l’établissement des schémas cognitifs. Ce type de support améliore la compréhension et l’apprentissage des élèves.




Verbaliser la pensée


Pour les procédures, il s’agit de verbaliser tout le processus de réflexion, toutes les décisions, tout ce à quoi on doit faire attention, à chaque étape.

Pour les connaissances, il s’agit d’expliquer aux élèves pourquoi l’exemple correspond à ce qui leur a été enseigné. La même chose est à réaliser pour les non-exemples.

L’enseignant verbalise sa pensée. Les élèves écoutent, répètent, comprennent, répondent à des questions simples, mais n’exécutent pas de tâches, d’exercices ou de problèmes pour l’instant.

L’idée ici est de faire une réflexion à haute voix, de rendre transparentes pour l’élève toutes les questions qu’il devra se poser durant la pratique.





S’assurer de l’observation active des élèves


Au stade du modelage, les élèves observent, mais ne pratiquent pas. Ce qu’on cherche c’est qu’ils comprennent, pas encore qu’ils pratiquent. L’idée est que l’enseignant pratique et l’élève pense activement.

Il faut donc les maintenir alertes, s’assurer que les élèves regardent avec attention, favoriser leur engagement. Il s’agit donc d’utiliser et de privilégier des pratiques qui vont engager activement les élèves dans un traitement cognitif des contenus.

La technique de la vérification de la compréhension est un candidat idéal pour cela (voir articles sur le sujet). L’enseignant mobilise l’attention des élèves en les questionnant à travers tout le processus de modelage, sur les contenus qu’il vient juste d’expliquer et en introduisant progressivement une pratique guidée.

L’idée d’un traitement cognitif du contenu est que les élèves gardent constamment en tête ce qui a été expliqué et fassent des allers-retours entre les différents éléments, renforçant et établissant les liens entre eux. Ce faisant, les élèves maintiennent leur capacité d’assimiler l’information et autant que possible, d’apprendre quelque chose.

Ainsi, lors d’un modelage, il est très important d’obtenir des réponses liées au contenu qui vient d’être enseigné. Par conséquent, il n’est pas opportun de poser des questions auxquelles on n’a pas encore répondu soi-même.

Intuitivement, on pourrait se dire que poser des questions de restitution sur ce qui a été récemment expliqué, sans impliquer un réel travail d’application ou de réflexion en profondeur, c’est un peu considérer les élèves comme des perroquets. 

L’efficacité mise en évidence de cette approche du modelage montre que cela vaut plus que cela.

  • Premièrement, on donne aux élèves une autre occasion de répéter ce que l’enseignant a préalablement modelé. 
  • Deuxièmement, la répétition ne sera pas conforme exactement à ce qu’a dit l’enseignant. 
  • Troisièmement, on offre aux élèves une occasion de penser, de réutiliser et de se familiariser avec le vocabulaire et de s’approprier le sens. 
  • Quatrièmement, du point de vue de la « gestion de classe », il s’agit d’une approche particulièrement efficace pour maintenir l’attention des élèves. 

Si en tant qu’enseignant, on souhaite réellement savoir quelle proportion d’élèves a entendu parler de ce qui va être expliqué, ou en possède certaines notions, on peut leur demander de lever la main. Cela permet d’en avoir l’information puis de procéder ensuite dans la foulée au modelage. On reconnait ainsi les élèves qui ont des connaissances préalables sur le sujet, puis on donne à tous un modelage qui permet à tous d’y accéder, de rafraichir leurs connaissances ou de corriger des erreurs de conceptions éventuelles.




Maximiser l’impact du modelage


Une crainte liée au modelage pourrait être qu’il serait consommateur en temps donc inenvisageable face à la multitude de contenus à voir. À l’opposé de celle-ci, tout dans la conception du modelage vise l’efficience :

  1. Des exemples uniques sans redondance sont essentiels à la compréhension des élèves. L’absence de redondance est une mise en pratique du principe de redondance dans le cadre de la théorie de la charge cognitive (voir article). La multiplicité d’exemples correspond à une stratégie mise en évidence comme étant utile en psychologie cognitive pour maximiser l’apprentissage (voir article). 
  2. Une vérification de la compréhension continue accompagnée d’une rétroaction immédiate permet d’avancer au rythme de la progression d’un groupe d’élèves, d’affiner leur compréhension au fur et à mesure et de remédier aux erreurs en direct. 
  3. Un rythme rapide et un maintien des élèves dans un processus de traitement cognitif du contenu enseigné permettent un climat de travail productif et efficace.
  4. Un respect des limitations de la mémoire de travail et du principe des schémas cognitifs en mémoire à long terme est au centre de tout processus de modelage.
  5. Le modelage est une parfaite mise en pratique de l’effet du problème résolu et du principe d’emprunt et de réorganisation qui sont des principes centraux de la théorie de la charge cognitive.






Bibliographie


Devin Kearns, Modeling and Practicing to Help Students Reach Academic Goals, 2019, https://intensiveintervention.org/modeling-and-practicing-help-students-reach-academic-goals-explicit-instruction-course-module-5

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