jeudi 19 septembre 2019

Que se passe-t-il quand un élève rêve en classe ?

L’attention ne se résume pas à capturer et traiter sélectivement l’information sensorielle perçue. Elle compte également une dimension intérieure. Nous pouvons nous concentrer activement sur nos pensées plutôt que sur le monde qui nous entoure.
(Photographie : Mériol Lehmann)


Introduction


Comme tout être humain, un élève même attentif en classe finit par se retrouver embarqué à un moment ou un autre dans le fil de ses pensées intérieures. On peut qualifier ce phénomène de rêverie, d’errance mentale, de distraction interne ou de pensée autogénérée.

La cognition humaine est fluide. Notre flexibilité mentale découle de notre capacité à nous occuper de différents contenus mentaux au fil du temps. L’exécution d’actions complexes axées sur des buts dépend de l’attention que notre esprit accorde à l’information pertinente à la tâche provenant de l’environnement.

Le rôle de notre attention est double. Il s’agit :

  • De nous permettre de nous concentrer sur une tâche en cours
  • De garder la possibilité de bifurquer de celle-ci si des informations ou pensées pertinentes nous viennent à l’esprit.
Ces processus sont faillibles et ils sont tout capables de nous égarer.




Cas de la distraction endogène


Si on peut se faire distraire par un appel téléphonique ou une notification soudaine d’un réseau social, une autre forme de distraction courante vient de nos propres pensées.

Considérons un individu qui démarre une tâche donnée, avec l’intention de s’y tenir, par exemple la lecture d’un article. Peu à peu des pensées annexes ou sans lien apparent sont susceptibles de faire irruption dans sa conscience pendant la lecture. Il s’agit par exemple de l’envie de boire un verre d’eau, de penser à quelqu’un ou de consulter ses mails. Cela a pour conséquence de perdre temporairement le fil de la tâche visée.

Le degré avec lequel on est sensible à la distraction dépend :

  • De la tâche concernée, 
  • Du contexte dans lequel elle est exercée, 
  • Des caractéristiques propres de son exécutant. 

Il est dès lors difficile d’estimer de façon absolue ce risque de distraction interne.

Les états de rêverie et d’errance sont des états conscients actifs qui dépendent de la capacité d’autogénérer des contenus mentaux.




Liens entre distraction endogène et charge cognitive


Cette distraction endogène peut également refléter l’indépendance de l’expérience par rapport à la tâche en cours. En cela, elle est notamment influencée par la charge cognitive de la tâche exécutée.

La sensibilité à la distraction a un lien intéressant avec le degré de difficulté de la tâche :

  • Nous avons plus tendance à laisser nos pensées dériver lorsque nous sommes concentrés sur une tâche facile plutôt que lorsque celle-ci est difficile. Si la tâche est trop facile, l’esprit peut facilement dériver sur d’autres pensées, car des ressources sont disponibles en mémoire de travail. 
  • Lorsque la tâche est très difficile, nos pensées tendent également plus facilement à s’en écarter. La mémoire de travail tend à saturer ce qui entraine de la confusion et peut entamer la motivation.  
  • En ce qui concerne les tâches, qui au fil d’une pratique extensive se sont automatisées, elles laissent plus de chances à la réflexion autogénérée de se produire. Par exemple quand on conduit une voiture, quand on marche en rue, quand on fait la vaisselle, on laisse assez naturellement le fil de nos pensées s’éloigner de la tâche en cours.

En conclusion, lorsqu’il faut mettre l’accent sur l’information externe pour accomplir une tâche et que cette quantité d’information entre dans les limites de capacité de la mémoire de travail, l’occasion de s’engager dans une réflexion autogénérée est réduite.



Distraction endogène et contexte scolaire 


Dans un contexte scolaire, différents chercheurs ont montré que les élèves sont susceptibles de ne pas faire attention à ce que l’enseignant raconte environ la moitié du temps. De plus, les études d’observation en milieu de travail suggèrent qu’un pourcentage élevé d’interruptions (40 %) est auto-initié.

Il faut savoir également que la capacité de s’engager dans des apprentissages autorégulés augmente durant l’adolescence. Les capacités de contrôle attentionnel sont en plein développement.

Il a été montré que les adolescents ressentent plus fréquemment des distractions externes, mais pas plus d’errance mentale, que les jeunes adultes pendant une tâche d’attention.

Lorsque nous essayons de comprendre et d’apprendre, nous avons besoin de combiner ce que nous étudions de nouveau avec nos connaissances préalables. Lorsque l’esprit vagabonde hors du contexte de la matière enseignée, ce phénomène ne peut plus se produire et cela peut résulter dans le fait que des informations importantes vont nous échapper :

  • Cela a un impact négatif sur la compréhension en classe. Il y a une corrélation entre le fait de ne pas se laisser distraire et les résultats ultérieurs en matière de compréhension à la lecture et de performance de mémoire. Pour autant, le fait de se laisser distraire par ses pensées n’est pas la cause de performances faibles. 
  • De même, ce genre de distraction interne peut également se produire lors d’un examen ce qui mène à une gestion défaillante du temps et à des résultats moindres. 

Si un tel potentiel délétère peut être mis en évidence, on peut se demander pourquoi ce phénomène existe et quel peut être son intérêt. Pour cela, il faut revenir à son origine.



Distractions internes, rêverie et errance mentales


Dans notre quotidien, nous nous occupons souvent d’informations qui ne proviennent pas directement de l’environnement et qui ne sont pas liées aux objectifs du moment. Régulièrement, nos pensées dérivent et notre attention se focalise sur un contenu mental qui n’est pas issu de notre perception immédiate.

La rêverie ou l’errance mentale est une production active d’un cheminement de pensées qui n’est pas lié à la tâche externe à accomplir.

Les états d’errance et de rêverie ont au moins deux caractéristiques communes :

  1. Ces expériences sont générées par le cerveau et sont donc un état actif. 
  2. Leur apparition dépend dans une large mesure d’influences intrinsèques, plutôt qu’extrinsèques. Ils sont donc générés par les individus eux-mêmes, on parle de pensée autogénérée.





Pensée autogénérée


Les pensées autogénérées se distinguent des pensées et des sentiments qui sont produits d’une manière relativement directe par nos perceptions.

Ces pensées autogénérées, souvent sans rapport avec les événements qui se déroulent ici et maintenant, sont susceptibles d’interférer avec la tâche en cours.

Cependant, si l’autogénération de pensées n’est pas déclenchée directement par la perception, elle n’implique ni l’intention ni l’absence d’intention. Les expériences autogénérées peuvent se produire :

  • Intentionnellement, comme lorsque nous laissons nos pensées dériver tandis que nous faisons une promenade ou une tâche largement automatisée.
  • Involontairement, comme lorsque nos pensées vagabondent tandis que nous lisons un livre.
Les expériences autogénérées ne sont pas obligatoirement synonymes d’une pensée sans rapport avec la tâche. S’engager dans une pensée autogénérée peut être :

  1. La tâche principale de l’individu, comme lorsque nous pensons activement à une réunion sur le trajet domicile-travail
  2. Sans rapport avec l’objectif que l’individu poursuit, comme lorsque nous sommes préoccupés par des problèmes relationnels au lieu d’être à 100 % concentrés sur notre travail en cours.





Théorie du découplage perceptif


Lorsque l’attention est portée sur des informations externes, elle fonctionne pour faciliter le traitement des données externes pertinentes, souvent au service d’une action extérieure.

L’information perceptive et la pensée autogénérée se font concurrence à l’information pour attirer l’attention. La pensée autogénérée peut concurrencer la pensée guidée par la perception. La qualité ou le rendement de l’exécution des tâches sont ainsi compromis pendant les périodes de réflexion autogénérées.

Pendant les périodes d’autogénération, les apports externes sont négligés. Cet état est connu sous le nom de découplage perceptif. L’attention est fonctionnellement désengagée, ou découplée, de l’apport extérieur.

Lorsque nous nous occupons de l’information que nous produisons nous-mêmes, nous nous désengageons de l’entrée sensorielle. Le découplage perceptuel est supposé être la raison pour laquelle les états autogénérés peuvent conduire à des erreurs ou un ralentissement sur une tâche externe.




Ambivalence de la pensée autogénérée


Les pensées autogénérées sont susceptibles de représenter des coûts ou des avantages.

  • Les pensées autogénérées peuvent entrainer des défaillances et compromettre le bon déroulement des tâches en cours. 
  • Les pensées autogénérées sont également susceptibles d’apporter des solutions novatrices à des problèmes ou des pistes d’amélioration face à des difficultés.

Cet équilibre complexe des coûts et des avantages suggère que le fonctionnement cognitif optimal peut dépendre d’un équilibre efficace entre les sources d’information perceptuelles et les sources d’information autogénérées. Le caractère général de la pensée autogénérée laisse supposer qu’elle est nécessaire, mai que les processus qui la sous-tendent peuvent bénéficier d’une optimisation.




Coûts potentiels de la pensée autogénérée 


La concurrence entre la pensée autogénérée et l’information perceptuelle peut être un mauvais rendement dans une tâche en cours :

  1. Le taux d’erreur augmente
  2. L’exécution de la tâche devient plus lente et imprécise.
  3. Elle génère une diminution de la compréhension générée par la lecture d’un texte ou par l’écoute des explications données par un enseignant. Celle-ci est imputable aux informations manquées durant la période d’errance mentale ce qui a des conséquences également sur la compréhension de la suite.





L’hypothèse des préoccupations actuelles


Il s’agit d’une piste de recherche développée par Eric Klinger et ses collègues. Selon cette hypothèse, la raison pour laquelle un individu tend à se concentrer sur un aspect particulier de sa vie à un moment donné, est liée au fait que ses objectifs propres vont au-delà de ceux qui sont présents actuellement.

Ceci a comme conséquence directe que dans des conditions où l’importance accordée à une tâche diminue, ou lorsque la motivation est moindre, la probabilité d’entrer dans un état de rêverie augmente. Les individus vont privilégier un contenu mental autogénéré plus porteur de sens à des informations externes moins pertinentes ou ennuyeuses.

En mettant l’accent sur l’attrait de l’information autogénérée lorsque l’environnement externe manque d’éléments saillants, l’hypothèse des préoccupations actuelles explique pourquoi l’esprit s’égare quand l’intérêt s’étiole.

Dans cette perspective, la pensée autogénérée peut avoir une valeur adaptative. Elle permet aux individus de se concentrer sur des objectifs personnels pertinents lorsque l’occasion d’agir directement n’est pas possible. Lors de leurs pensées autogénérées, les individus réfléchissent souvent à ce qu’il faut faire ensuite. Elles facilitent la planification.

Le processus de la pensée autogénérée peut jouer un rôle important dans la capacité des individus à générer des solutions qui les aident à naviguer dans le monde social complexe dans lequel ils sont intégrés.




Pensée autogénérée et créativité


La pensée autogénérée peut avoir des effets positifs sur la créativité, surtout lorsqu’on a de la difficulté à résoudre des problèmes. Elle peut être liée à une capacité à générer de nouvelles solutions aux problèmes.

La différence individuelle dans la tendance à la rêverie prédit aussi positivement la propension d’une personne à trouver des solutions créatives.

Dans certains cas, la tâche principale est accomplie plus rapidement après la reprise en raison des mécanismes compensatoires. La pensée autogénérée peut avoir permis de mettre en place une amélioration dans la réalisation de la tâche. Si cet effet se rencontre sur des tâches qui sont plutôt ennuyeuses, répétitives ou simples, et accélère leur exécution subséquente, il ne semble pas être observé pour les tâches complexes.




Cognition optimisée


Il est peu probable que la fonction cognitive adaptative dans le monde réel dépende d’une concentration exclusive sur des sources d’information internes ou externes.

Le succès dans la vie quotidienne peut refléter la capacité d’équilibrer l’attention portée aux sources d’information générées à la fois par la perception et par l’individu lui-même.

Il s’agirait dès lors de :

  • Limiter les pensées autogénérées si elles compromettent les actions en cours
  • Les faciliter lorsque les exigences sont minimales. 

Les personnes qui ont un bon contrôle cognitif limitent leurs pensées sans rapport avec la tâche lorsque les exigences des tâches externes sont élevées, par exemple lors de tâches complexes, de tâches d’attention soutenue et de lecture. Elles ont également tendance à produire plus de pensées hors tâche lorsque l’environnement n’est pas exigeant.

L’expertise en matière de contrôle attentionnel se manifeste souvent par des variations dans l’allocation de l’attention aux sources internes et externes en fonction des exigences de l’environnement.

Il est également prouvé, que la capacité d’autogénérer la pensée dans des conditions non exigeantes a un lien avec la capacité d’un individu à retarder la gratification. Il s’agit de la capacité d’ignorer les récompenses immédiates de moindre importance au profit de récompenses plus importantes à l’avenir. On sait qu’une gratification retardée supérieure permet de prédire des attributs positifs comme une meilleure alimentation, une meilleure intelligence, moins de problèmes de dépendance et une meilleure gestion financière.




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