dimanche 10 juin 2018

Développement professionnel : expertise, réflexivité et données probantes

L’enjeu de la formation continuée des enseignants doit être d’associer le développement de l’expertise des enseignants à une amélioration de l’efficacité de leurs pratiques. Ceci ne peut avoir lieu sans mettre l'accent sur la réflexivité et l'esprit critique.

(Photographie : D. N. Alor)



Le praticien réflexif : mythe ou idéal ? (1)


La pratique réflexive est considérée comme une caractéristique du bon professionnel. Cette dimension se doit d'être intégrée dans les dispositifs de formation initiale et continue des enseignants.

La pratique réflexive consiste à adopter une posture réflexive, de manière régulière et volontaire, dans le but de prendre conscience de sa manière d’agir en situation professionnelle. L’enseignant réflexif se considère comme l’objet de sa propre réflexion.

La réflexivité peut être considérée comme une compétence transversale. Elle a pour objet de servir de levier au développement de compétences liées à l’acte d’enseigner.

Sa prise en considération dans le cadre de la formation continuée nous amène à réfléchir au sujet de trois idées :

 

1) Le développement professionnel n’est jamais un instrument indépendant du contexte


En tant que professionnel de l’éducation, l’enseignant ne peut se contenter d’être un simple technicien qui appliquerait des recettes. Il n’est pas le simple exécuteur de techniques et procédés qui lui ont été transmis par sa formation et dont il associerait le pilotage à ses intuitions. Il les déploierait bon gré mal gré selon le principe des essais/erreurs.

L’enseignant doit se permettre d’être un expérimentateur en classe. Il doit chercher à améliorer ses pratiques, mais avec des repères, un encadrement ou des échanges. Pour cela, il doit connaître les fondements théoriques de ses pratiques et les principes qui lui confèrent de l'efficacité. Ces connaissances l'aident à mieux piloter sa pratique.

Idéalement, la formation continuée doit dès lors contribuer à développer l’expertise de l’enseignant dans son contexte. Cela nécessite la prise en compte de ses expériences et de ses connaissances préalables. Leur remise en perspective théorique et leur développement sont indispensables.

La formation continuée : 
  1. Se base sur des besoins réels clairement identifiés par des équipes d’enseignants constitués en communautés d’apprentissage professionnelles.  
  2. Propose des solutions validées par des données probantes et faire appel à des formateurs disposant d’une expertise dans le domaine considéré.
  3. Facilite le transfert sur le terrain de ces solutions sous forme d’une responsabilité partagée entre enseignants formés, formateurs (ou chercheurs) et directions des écoles concernées.

L’objectif premier en ce sens de la formation continuée serait d’accroitre l’efficacité et l'expertise des enseignants dans le but d’améliorer l’expérience scolaire des élèves. Ce qui nécessiterait une évaluation à chaque étape des trois étapes précitées du processus.




2) La collaboration est une réponse à l’individualisme


Tous les enseignants n’adoptent pas les mêmes approches pédagogiques ni ne les adoptent de la même manière. Les pratiques pédagogiques dépendent en partie des ressentis différents, des croyances et de la sensibilité des enseignants.

Nous voyons dès lors toute l’importance des processus collaboratifs et le caractère indispensable des communautés d’apprentissage professionnelles pour éviter l'individualisme. En tant que membre d’une équipe, l’enseignant échange, évalue ses pratiques et bénéficie de la rétroaction et du recul de ses pairs. En outre, le partage des tâches et le recouvrement des expertises sont des facteurs forts pour l'efficacité collective.



3) Faire le pari du professionnalisme dans la pratique face aux déterminismes idéologiques ou culturels


L’enseignant dispose d’une expertise professionnelle, d’une sensibilité qui lui est propre et d’intérêts pédagogiques personnels qui lui permettent d’exercer un point de vue critique sur son environnement de travail. 

Nous devons faire le pari de l’intelligence professionnelle et construire à partir d’elle grâce à la formation continuée. L’intelligence professionnelle peut être un vecteur de changements puissants face à certains immobilismes structurels ou culturels.

La position du patricien réflexif n’est pas quelque chose qui s’impose, s’exige ou même va de soi. Elle ne prend forme que lorsque nous posons les conditions qui permettent son développement. Elle ne peut être stimulée que dans le cadre d’un processus continu de développement professionnel. Ce processus la nourrit et elle le nourrit en retour.

L’enjeu réel de la pratique réflexive est d’aider les enseignants à lier leurs pratiques d’enseignement avec les apports des sciences de l’éducation, c’est-à-dire à devenir de meilleurs professionnels.



Exigences liées à la formation continuée pour soutenir le professionnalisme (2)


La formation continuée doit soutenir le développement d’une pratique réflexive. Pour ce faire, elle a besoin de s’inscrire dans le double contexte :
  • De l’efficacité des pratiques fondée sur des données probantes
  • Du développement de l’expertise professionnelle dans un contexte collaboratif.

Nous attendons de l’enseignant en tant que professionnel  :
  • Qu’il s’engage dans un travail collaboratif avec ses collègues. 
  • Qu’il sélectionne ses pratiques conjointement parmi un ensemble de stratégies pédagogiques disponibles en s’éclairant des apports de la recherche ou d'une expertise extérieure. 
  • Qu’il tienne compte du contexte dans lequel il évolue. 

En remplissant ces rôles, l’enseignant se réapproprie l’exercice de son jugement, mais celui-ci doit être étayé. C’est là que la formation continuée doit intervenir.

L’enseignant doit être formé ou accompagné pour développer et enrichir son expertise professionnelle. Il doit développer des compétences et prendre appui sur des savoirs et des savoir-faire éprouvés. Le professionnel qu’il doit être n’a pas le choix de tous les moyens sans distinction pour intervenir, l’éventail des possibilités d’action qui s’offrent à lui est également tamisé par l’expertise.

La recherche sur l’efficacité des pratiques professionnelles est par définition la meilleure source d’information pour soutenir l’enseignant dans ses choix pédagogiques. Elle doit être un outil par excellence pour déterminer, parmi l’ensemble des stratégies possibles, celles qui sont associées aux meilleurs rendements.

Malheureusement, des obstacles sont présents sur cette voie. L’enseignement est encore largement basé sur des qualités personnelles, sur l’intuition, l’expérience, les croyances, les anecdotes et la tradition. De même, des questions idéologiques pilotent régulièrement les politiques éducatives.

Cette situation propre à l’enseignement n’est pas celle que nous trouvons dans les secteurs de la défense, des soins de santé ou de la production industrielle et agricole. Dans ces secteurs, il est essentiel de sélectionner les meilleurs moyens et outils. Les mesures de productivité, d’efficacité et de rendement y sont fondamentales.

La conséquence de cette situation est que nous observons dès lors sur le terrain une grande hétérogénéité dans les performances des enseignants. Ceux-ci peuvent utiliser des stratégies performantes, tout aussi bien que des stratégies contre-productives en l’absence d’une base de connaissances scientifiques communes en enseignement.

Outil de professionnalisation, la formation continuée devrait contribuer à ouvrir et orienter le choix des moyens possibles, grâce à l’expertise formalisée par la recherche. Des interventions et des pratiques efficaces existent, des experts peuvent accompagner les enseignants et les établissements scolaires dans leur mise en œuvre et l’acquisition des compétences reliées.

La formation continuée ne devrait pas favoriser l’usage d’approches tous azimuts dépourvues de données probantes comme c’est encore souvent le cas actuellement. Celles-ci devraient commencer par faire usage d’expérimentations accompagnées par des chercheurs aguerris.

Pour autant, il ne s’agit pas d’uniformiser la pratique enseignante, ni de limiter l’importance de l’innovation, mais de mettre des garde-fous. En médecine par exemple, il y a des protocoles à suivre tant pour procéder à un traitement ou à une opération de chirurgie.

La formation continuée endosse dès lors une responsabilité non négligeable dans le développement de l’expertise professionnelle enseignante. Elle est d’autant plus cruciale que les meilleures approches pédagogiques sont peut-être fort éloignées de celles que l’enseignant connaît. Elles ne correspondent pas parfaitement à celles qu’il a utilisées dans le passé ou encore qu’il met de l’avant dans sa pratique d’enseignement actuelle.

Les écoles négligent ainsi l’existence de toute une série de méthodologies qui semblent capables de produire le type de résultats attendus par la société et qu’elles recherchent. Celles-ci sont validées expérimentalement, testées sur le terrain et connues pour produire des améliorations significatives en apprentissage. À l’opposé, souvent, des écoles continuent à utiliser ou adoptent des pratiques non testées et non validées. Celles-ci peuvent toutefois être considérées comme innovantes.



Place pour la réflexivité dans la formation continuée et dans les communautés d’apprentissage professionnelles (3)


Le risque de l’approche réflexive est qu’elle soit réduite à une sorte de repli sur soi, où l’enseignant se retrouve juge de sa propre pratique. Or, les biais cognitifs que nous portons sur nous-mêmes sont nombreux avec l’absence de recul que nous avons pour nous.

Il est préférable de comparer ses pratiques à de bonnes pratiques validées par la recherche. Il faut en quelque sorte échapper au risque du narcissisme. Aborder la réflexivité en vase clos, dans une perspective coupée du monde, nous mène à tourner en rond, vers une impasse.

En ce sens, l’enseignement explicite et la science de l’apprentissage, fruits de la recherche sur l’efficacité de l’enseignement et des sciences cognitives, mettent en avant une multiplicité de stratégies qui fonctionnent.

Si l’enseignant s’observe à l’aune de ces stratégies, il peut se faire une idée de la mesure où il s’en approche où s’en éloigne. En s’appuyant sur de bonnes pratiques identifiées par la recherche, alors il a un critère de comparaison, une grille d’analyse objective de ses pratiques.

Cette forme de réflexivité mérite d’être instrumentalisée et développée, car elle contribue à la professionnalisation et à l’efficacité de l’enseignement.

Elle met en évidence exactement l’importance de l’apprentissage collaboratif de techniques, de l’amélioration des pratiques dans le cadre d’échanges. Elle met en évidence l’importance du savoir et du savoir-faire enseignant et du chemin exigeant vers l’expertise.





Mise à jour le 05/04/2022

Bibliographie



(1) Correa Molina, Enrique et Lynn Thomas « Le praticien réflexif : Mythe ou réalité en formation à l’enseignement ? » Phronesis, volume 2, numéro 1, janvier 2013, p. 1–7. doi:10.7202/1015634ar

(2) Clermont Gauthier, « L’enseignement, un métier qui tarde à se professionnaliser », Formation et profession, décembre 2007, pp. 30-32

(3) Entretien avec Clermont Gauthier, partie 1 : Quelle approche de la réflexivité en formation des enseignants ? INAS UMons (2016) https://youtu.be/AiTwoM1rb4A

0 comments:

Enregistrer un commentaire